7 NUITS- EXTRAIT 3

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Alina Reyes

Première nuit
extrait 3/3

Il a pris des couvertures dans l'armoire et les a pliées par terre à côté du lit, pour y dormir. A mesure qu'il bougeait, je sentais son odeur, l'odeur de son corps de désir savamment réprimé. J'aurai voulu pouvoir la saisir entre mes bras, et la baiser.
Je lui ai donné un oreiller, je me suis mise à l'aider à faire son lit de fortune, pour danser avec lui ce ballet lent du ne-me-touche-pas. J'aurais pu m'arranger pour effleurer sa peau, mais tout en évoluant au plus près de lui, je veillais à respecter sa volonté. Deux comètes ardentes, lancées à folle allure à la rencontre l'une de l'autre, même si vues de terre elles semblent immobiles, et essayant de dévier légèrement leur trajectoire pour relancer l'extase de leur anéantissement réciproque.

J'ai retiré le couvre-lit en satin bleu et je l'ai disposé sur les couvertures, afin de lui faire une couche plus douce. J'aurais voulu me changer moi-même en jeté de lit, afin qu'il' dorme sur moi et s'y tourne et retourne, de tout son corps en peine d'amour...
" Moi, pourtant, plutôt que de recevoir des témoignages d'amour venant du pays de l'esprit; plutôt que de me survivre, toujours amante, dans l'hadès ou dans la vie future, je préfère devenir avec vous fleur de prunier vermeil, fleur de laurier-rose. Alors les papillons qui butinent le pollen nous uniront", a dit un poète.
Assise sur le drap, j'ai fini de me déshabiller lentement - soutien-gorge, culotte, chaussures, bas. Il était accroupi à mes pieds, son visage à hauteur de mon ventre, tout près, il bandait. Mais il n' a pas voulu que je le caresse, ni même se caresser pour moi, ni même me caresser. Il est allé éteindre la lumière, toute sa chair interdite et insoutenablement tentante traversant les ombres pour ne pas venir me rejoindre.

Pas la première nuit... Je ramenai le drap sur mon corps nu et, roulée en boule, essayai de dormir. Les yeux grands ouverts sur l'obscurité. Pourquoi regarde-t-on le noir, quand il n'y a rien à voir, et, quand bien même il y aurait un fabuleux spectacle, on n'y verrait que ce qui bouge derrière ses prunelles? Mais il y a toujours, du fond de la plus sombre nuit, peu à peu une lumière qui monte comme un reflet lointain de nos pupilles, et c'est cela sans doute qu'attendent nos yeux fixes.
Je l'entendais respirer, je retenais ma propre respiration pour mieux l'entendre. Lui aussi se retournait sur sa couche. J'avais chaud. Des mains et des pieds, je repoussais le drap au fond du lit. Je commençai à fomenter des révoltes et à tourner des phrases dans ma tête, des demandes d'explications. Il n'était pas impuissant, je l'avais constaté. Alors?

Mais phrases et révoltes à peine conçues s'évanouissaient dans l'espace infini de mon amour, s'enroulaient sur la corde de mon désir tendu, tendu d'entre mes cuisses comme un phallus qui projetait sur lui, lui qui se tourmentait, couché à mes pieds, un flux continu de fantasmes.
Replié en chien de fusil, et adoptant le souffle régulier du sommeil, je laissai mes fesses déborder du lit, au-dessus de lui.

Je lui ai présenté mes fesses, mon dos où il se fend et enfle pour faire deux oreillers à la joie blessée des hommes, pour tracer un chemin creux à son arme d'amour. Du souffle long de la dormeuse j'ai laissé mes fesses offrir leur lumière et proposer leur ombre, par amour je l'ai fait, par amour il l'a compris, et je crois qu'il s'est endormi.
Et moi je l'écoutais, maintenant, son souffle de dormeur, son souffle qu'il me semblait sentir sur mes fesses hors du lit, et maintenant j'étais si bien que je ne cherchais plus à m'endormir, mais je me suis endormie.
Voilà ce que fut notre première nuit d'amour, son souffle sur ma chair, son souffle apaisé qui montait jusque-là où j'ai le plus de chair, et ma chair apaisée qui de là-haut veillait sur lui, tendre et fidèle.

Extrait de 7 nuits, Alina Reyes.
©Editions Robert Laffont, SA., Paris, 2005.
Crédit photo: Tous droits réservés.

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