AIMER SON SEXE

Et si 2019 était l’année du plaisir féminin?

Au premier jour de l’année 2019, c’est à une petite fille disparue que sont allées mes pensées. Elle s’appelait Marie Kamara, était âgée de 10 ans et elle est morte en décembre, en Sierra Leone, des suites de son excision. Après quatre autres petites filles entre 10 et 11 ans ayant connu le même sort funeste entre Juillet et octobre 2018 en Somalie (respectivement prénommées Deeqa, Aasiyo, Khadijo, & Suheyra), Marie Kamara était la cinquième petite fille dont la mort nous parvenait.

Pourquoi ce décès-là m’a-t-il particulièrement affecté, je ne saurai vous le dire. Toujours est-il que je suis restée prostrée quelques heures derrière mon écran à l’annonce de la nouvelle, incapable de faire autre chose, en me demandant si nous en faisions assez pour éviter ces situations. Par nous, je veux dire les militantes de la lutte pour l’abolition des mutilations sexuelles, en première ligne de l’éradication de la pratique, et qui pour la majeure partie, donnent de leur temps sans compter pour un futur où ce genre de drame n’aurait plus cours.

L’excision concerne 6 fillettes PAR MINUTE dans le monde. TOUS LES JOURS. Parmi elles effectivement, certaines ne survivront pas aux suites de la mutilation. Et on a beau le savoir en tant que militante, chaque décès comptabilisé est un crochet direct dans l’estomac suivi d’un coup de massue, qui laisse sonnée. C’est en tous cas, mon cas. Et à chaque fois. Je ne m’habitue pas. Je ne m’habitue à aucun décès de ces petites filles, et je me demande toujours ce que nous ne disons pas assez fort pour être entendu de tou.te.s pour qu’il soit une bonne fois pour toutes mis fin à cette pratique. Certes les progrès dans la lutte pour l’abolition des mutilations génitales féminines sont immenses, des milliers voire des millions de fillettes ont pu être soustraites à la pratique à grand renfort de campagnes de sensibilisation, de témoignages de femmes elles-mêmes concernées et à la faveur d’une meilleure couverture médiatique de ces questions, mais quand même… Marie Kamara, cette petite fille qui est morte en Sierra Leone, avait tout juste 10 ans.

Dans l’article de CNN rapportant les faits, il était dit que les autorités étaient à la recherche de la mère, suite au décès de l’enfant. La mort d’un enfant est une chose effroyable pour tout parent, mais à quel point est-ce intolérable quand vous avez peut-être quelque chose à voir dans la tenue de l’acte qui a mené à ce décès ?

Dans le pays de Marie Kamara et de sa mère, en Sierra Leone, les mutilations sexuelles féminines sont courantes. Selon l’Unicef, 90% des femmes entre 15 & 49 ans y sont excisées. Il est donc fort probable que la mère de cette fillette décédée, aie elle aussi subi la mutilation, comme sa propre mère avant elle, et la majeure partie des femmes, si ce n’est TOUTES les femmes dans son entourage. Il est probable qu’elle aie fait ce que tout le monde faisait, afin de protéger sa fille et en faire une membre à part en tiers de la communauté et lui assurer un avenir. Car cette femme ne s’est pas levée le matin du drame avec la volonté de tuer sa fille. Probablement pas.

Mais parce que la mère de Marie Kamara n’imaginait pas qu’il puisse exister une autre manière d’être femme, que celle impliquant la suppression de cette partie de son corps qu’on lui a présenté comme une anomalie, elle a conduit sa fille à la mort.  En toute bonne foi. Mais en toute ignorance. Convaincue qu’elle agissait avec amour. Parce que dans la société dans laquelle gravite la mère et la fille, il en est ainsi. Le plaisir des femmes n’a nul droit de cité. Les femmes n’ont pas acquis leur droit à exister intactes comme au jour de leur naissance. Et ignorant qu’il peut en être autrement pour d’autres femmes dans le monde, les mères perpétuent auprès de leur fille une pratique pouvant leur ôter la vie.

Quarante-huit heures à peine après le décès de cette petite fille, avait lieu la Journée Mondiale de l’Orgasme. Habituellement une journée que je fête sur mes réseaux sociaux avec entrain, mais ce jour-là, c’est à cette petite fille et à sa mère que j’ai particulièrement songé. À l’interdiction qui leur était faite de se créer un intime de leur choix. De jouir de leur droit de disposer de leur clitoris.

Cette journée, anodine aux yeux de certain.e.s m’est apparue plus que jamais comme un rappel de la raison pour laquelle il importait tant de parler du plaisir des femmes. La raison pour laquelle nous devrions toutes, absolument, individuellement, prendre notre plaisir au sérieux.
(Continuer à) parler de notre clitoris, de notre vulve, de notre jouissance, de plaisir, de masturbation et de volupté. En étant conscientes de nous-mêmes. De notre intégrité corporelle, de notre plaisir, de la légitimité de ce dernier, et de notre sexualité. Peut-être qui si nous donnions toutes de la voix chaque jour un peu plus, et enseignions à nos filles à faire de même, à clamer que le plaisir est un droit de la femme autant qu’un droit de l’homme, un droit inaliénable pour nous toutes, nous contribuerions à faire reculer cette atteinte absolue à la sexualité féminine que sont les mutilations sexuelles. Nous oeuvrerions à ce que le jour se lève sans péril pour d’autres Marie, Deeqa, Aasiyo, Khadijo, & Suheyra.

J’ai l’intime conviction que si nous sommes sous nos contrées, les premières à avoir la certitude que notre corps n’est ni impur, ni sale, qu’il véhicule la joie, le beau, le divin, le sacré, et mérite le plaisir, il sera plus difficile de priver ailleurs, femmes et filles de toute jouissance.

En cette année qui débute, c’est à cela que je veux croire. À une redécouverte de leur sexe par les femmes, toutes les femmes en réponse à la maltraitance dont il fait l’objet dans encore bien trop de parties du monde. Une réappropriation par chacune, de son plaisir, non seulement pour soi mais parce qu’il importe pour des millions d’autres à travers le monde qu’il ne soit plus synonyme de calamité, mais de fierté. D’affirmation.

Je fais le rêve d’une profonde redécouverte de la portée de ce dernier, par nous toutes, et d’une reprise en mains du mot « plaisir » allant de pair avec un féminisme incarné qui en réponse à cet acte qui est la plus ancestrale des mutilations faîte au féminin, et dont l’origine remonte aux sociétés pharaoniques bien avant l’avènement du christianisme et l’islam, érigerait au cœur de la société, une autre transmission du féminin. La capacité des femmes et de leurs filles à jouir, comme une puissance.

Les Mutilations Sexuelles Féminines sont une affaire de femmes et de transmission. Leur suppression requiert d’apprendre à nos filles combien leur vulve est puissante. Elle nécessite que nous nous rappelions la joie que peut receler notre corps. Cette joie donnant à chacune le droit d’exprimer un désir qui lui soit propre, d’incarner la volupté qui lui convient.

Mettre fin à la souffrance comme condition de la féminité, celle abritée par le corps de 200 millions de femmes dans le monde, nécessite d’incarner, ici et partout, une autre manière d’être femme.  Face à l’opprobre dont fait l’objet notre sexe depuis la nuit des temps, quasiment dans toutes les sociétés humaines, il est crucial qu’à titre personnel, mais aussi à titre collectif, nous nous emparions de l’intime. Le redéfinissions. Mettions un terme à ce qui ne nous convient pas, et établissions ce que nous souhaitons voir émerger. Notre sexe est l’origine du monde. Le siège de l’intime et le fondement du politique.

En cette année 2019, réapproprions-nous notre plaisir. De sorte que par un effet papillon, la douleur cesse d’être un héritage, de mère en fille pouvant parfois mener à la mort. Célébrons le féminin, son principe, son essence, en nous et autour de nous. Continuons à libérer la parole et la jouissance des femmes, amplifions nos voix sur le sujet car il s’agit non seulement d’en imposer la légitimité, mais également d’octroyer à des millions de femmes à travers le monde, autre chose que leur poids de marchandise et de maternité.
Et poursuivons la déconstruction des préjugés négatifs entourant le plaisir féminin qui stigmatisent, silencent, et surtout mutilent les femmes, car de notre capacité à agir de la sorte dépend le statut et les conditions de vie de 30 millions de fillettes courant le risque d’être soumises à la pratique dans les dix prochaines années.

69, année érotique, c’était il y a cinquante ans. Je rêve cinquante ans plus tard que 2019 soit femme après femme, pays après pays, l’année de cette révolution à laquelle nous invitait il y a tout juste un an, Natalie Portman lors du premier anniversaire de l’historique Women’s March. Celle non seulement du désir, mais du plaisir féminin. Pour qu’être de notre sexe soit enfin une joie. Pour que l’impureté dont il est accusé et qui justifie la barbarie, cède place à la révérence, au sacré, à la jouissance. Et devienne synonyme de notre pouvoir enfin retrouvé, de notre appartenance à une lignées de femmes, s’aimant au sens propre et figuré.

Axelle

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