AU NOM DE TOUTES LES MIENNES

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AU NOM DE TOUTES LES MIENNES[1]

 

Je suis la première des femmes de ma lignée maternelle à savoir lire et écrire.
La première ayant pu choisir de son plein gré sa grossesse, et celui qui allait devenir le père de son enfant. Contrairement à ma mère, ma grand-mère, et toutes les femmes de ma famille avant moi, je ne me suis pas vu imposer un mariage dont je ne voulais pas, me contraignant à partager mon « époux » - un homme que je n’avais pas choisi et que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam - avec des coépouses, qu’elles soient 5 ou … 75.

Je suis la première dont la vie d’épouse ne fut pas une succession de viols déguisés en relations conjugales. La première à ne pas m’être mariée vierge, condamnée à incarner l’honneur et le capital marchand de ma famille.

J’ai pu faire l’amour avant de choisir un conjoint pour la vie, contrairement à ma mère, ma grand-mère, et mes aïeules.

Le mariage de ma mère était arrangé depuis des années. Depuis sa naissance en fait. Parce qu’elle était née fille au sein de la dynastie des chefs supérieurs Bangangté, dans la province de l’ouest du Cameroun habitée par les bamilékés, il ne pouvait en être autrement. Ainsi en allait-il du sort des fillettes dans les années 40, dans sa famille. Sa grande beauté et son teint très clair la destinait à une grande « union », échéance inéluctable dont elle ignorait tout jusqu’au jour où son père lui annonça son départ pour Douala, lieu de son nouveau foyer. Ma mère eut beau pleurer, tempêter, hurler, proposer de se soumettre à la volonté de son père si on la laissait aller à l’école, le temps d’apprendre à lire et à écrire (ce que voulait son cœur d’enfant), rien n’y fit. Dans son monde, les femmes n’avaient pas leur mot à dire sur leurs unions. Les hommes épousaient des femmes plus jeunes qu’eux. Et les filles étaient sommées de se plier à la volonté de leur père. L’âge venu de se marier (pour ma mère, ce fut à 12 ans), l’union imposée scellait une alliance avec une famille avantageant les intérêts de tout un clan. Ainsi, de génération en génération, elles n’avaient pas la possibilité d’inventer une existence qui leur ressemblerait.

Avant sa « nuit de noces », ma mère ne s’était jamais retrouvée seule dans une chambre avec un homme, la porte fermée. Elle n’avait jamais vu un homme nu. Un sexe nu d'homme. Au repos ou en érection. Elle n’avait pas non plus été préparée à coucher son corps dévêtu contre celui d’un autre, qu’elle n’avait en l’occurrence pas choisi, dans une intimité dont elle ne savait rien. Personne ne lui avait expliqué comment accueillir son « mari » en elle. Et tout à coup, sous prétexte qu’elle était « mariée », on trouvait normal qu’elle soit avec cet inconnu de trente ans son aîné, qu’elle le laisse la toucher et même la déshabiller.

Le corps de ma mère ne lui appartenait pas. Parce qu’elle avait un hymen.

… Et ce dernier, dans la société patriarcale où elle avait vu le jour, faisait d’elle la propriété de son père, garant de l’« honneur » et de la réputation de la famille, puis de son mari auquel il garantissait que l’enfant conçu lors de la première nuit, ou au cours des suivantes, serait bien le sien, que les biens resteraient dans la lignée et que le patrimoine ne serait pas dispersé.

Il justifiait qu’elle soit dépouillée du droit à disposer librement de son être. A faire de sa sexualité une affaire de choix personnel. Choisir qui elle voulait mettre dans son lit. Il lui déniait aussi le droit à être femme amoureuse, femme charnelle, femme tout court. Et possession de sa famille, de son clan, il la réduisait à être un corps, qui ne pouvait être respecté en l’absence de cette membrane, censée garantir sa « valeur » et la condamnant à vivre ce que d’autres avant elle avaient subi.

Ma mère a refusé que son corps n’ait pas d’avenir, et une décennie après cette nuit dont elle parlait encore avec ressentiment à la fin de sa vie, elle s’est rebellée contre la loi de son mari, son père, sa famille et son clan pour prendre sa liberté et choisir une vie qui lui appartienne, dans laquelle elle allait rencontrer mon père. Dans l’intervalle, elle avait « rempli son devoir » et donné naissance à treize et à seize ans, à deux fils.

Tout comme ma mère, ma grand-mère et mes aïeules, 15 millions de fille-tte-s sont mariées de force chaque année avant l’âge de 18 ans[2]. Parmi elles, une sur neuf avant ses 15 ans.

15 millions de filles dont les droits continuent à être bafoués – souvent d’une manière bien pire que ce qui est arrivé à ma mère – et pour lesquelles le mariage n’est question ni de choix, ni de consentement, ni d’amour, ni de plaisir.

15 millions de femmes pour lesquelles le mariage représentera le seul espace légitime de la vie sexuelle, même s’il est synonyme d’abus, de violences et de mauvais traitements.

Tout cela au nom de leur hymen…

L’honneur des hommes ne devrait pas reposer sur les organes génitaux des femmes. Le corps des femmes n’appartient qu’à elles. Ni à leur mère, ni à leur père, ni à leur frère, mari, cousin, ou oncle. A elles seules. La « virginité » avérée ou supposée d’une fille n’est l’affaire de personne, sauf celle de la personne concernée. Lorsqu’elle est contrainte et impérative, et peut valoir la répudiation, la mort ou la violence, elle est une menace, une atteinte à l’intégrité corporelle de l'individu, à son droit de prendre ses propres décisions.

Le corps des femmes considéré comme bien de leur « mari », incarnation de l’« honneur » et de la « vertu », parle en réalité de la peur viscérale qu’inspire encore la sexualité féminine dans nos sociétés. Il parle non seulement de l’idée selon laquelle la sexualité des femmes serait potentiellement débordante et dangereuse, faisant de nous êtres faibles, d’une sensualité dévergondée et d’une sexualité obscure, mais de la nécessité pour chacune de se réapproprier le discours sur l’intimité, l’érotisme et le plaisir.

Faire l’amour avant de choisir un conjoint pour la vie devrait être un droit accessible à tous, aux femmes autant qu’aux hommes. Tout individu en âge de procréer devrait pouvoir décider d’être sexuellement actif ou non, voir respecter son intimité, être libre de choisir son partenaire et jouir d’une vie sexuelle satisfaisante et sans risque.

Car ce qui se joue en matière de sexualité, dans l’intimité de nos familles et nos couples, sous couvert de « traditions » et de « coutumes » renforce et légitime les inégalités sociales qui persistent dans les autres sphères de nos sociétés, faisant le lit des violences que subiront (ou perpétueront) nos enfants, garçons et filles.

Axelle Jah Njiké.
Auteure, entrepreneure et administratrice au sein de la Fédération GAMS
(Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles et des Mariages Forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants)

[1] Cet article a été précédemment publié par le Monde Afrique, le 22/10/2016.
[2] * Dans le monde, 720 millions de femmes aujourd’hui mariées l’ont été enfant, soit avant leurs dix-huit ans, dont 250 millions avant l’âge de 15 ans selon l’Unicef. Les femmes originaires du Maghreb, de Turquie et d’Afrique sahélienne sont les premières concernées avant celles originaires d’Asie du Sud-est, d’Europe, d’Afrique centrale ou des pays du Golfe de Guinée. Moins nombreux, les garçons n’échappent pourtant pas au mariage forcé, auquel 156 millions d’entre eux ont été contraints.

Dans le monde, toutes les sept secondes, une jeune fille de moins de 15 ans est mariée. Chaque année, 2,5 millions de filles de moins de 16 ans donnent naissance à un enfant” (Source: ONG Save The Children)

©Photo: Madeleine. Archive personnelle. Tous droits réservés.

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