AVANT-PROPOS

GLORIA 1

Avant-Propos

Gloria Steinem

Je suis une fille de la génération du « en bas, là ». Ce sont les mots – rarement prononcés et toujours à voix basse – par lesquels les femmes de ma famille désignaient les organes sexuels féminins, internes ou externes.Non qu’elles fussent ignorantes de termes tels que vagin, lèvres, vulve ou clitoris. Bien au contraire. Elles avaient étudié pour devenir professeurs ; certainement avaient-elles eu davantage d’accès à l’information que la plupart de leurs contemporaines.

Elles n’étaient pas non plus ni coincées ni collet monté. Une de mes grands-mères gagnait sa vie en faisant le nègre pour son austère paroisse protestante. Elle écrivait des sermons dont elle ne croyait pas un traître mot, puis priait aux courses l’argent gagné pour le faire fructifier. Mon autre grand-mère, partisane du droit de vote pour les femmes, était éducatrice. Elle fut même parmi les toutes premières candidates aux élections, le tout au grand dam de beaucoup de membres de sa communauté juive.

Quant à ma mère, elle fut, avant ma naissance, une des premières femmes à exercer le métier de reporter, avant de s’employer avec fierté à donner à ses filles une éducation plus éclairée que celle qu’elle avait elle-même reçue. Jamais je ne l’ai entendu prononcer un de ces mots d’argot qui salissent le corps de la femme ou lui font honte et je lui en sais immensément gré. Comme vous le découvrirez dans les pages qui suivent, beaucoup de petites filles n’ont pas en eu, en grandissant, la même chance.

Mais jamais je n’ai entendu non plus les mots exacts, et encore moins de mots fiers. Par exemple, pas une seule fois je n’ai entendu le mot clitoris. Il a fallu des années avant que j’apprenne que les femmes possèdent le seul organe du corps humain qui sert exclusivement à éprouver du plaisir. Si un tel organe avait appartenu avec une identique exclusivité au corps masculin, ne peut-on pas facilement imaginer combien on en aurait entendu parler – et ce qu’il servirait à justifier ?

C’est ainsi qu’en apprenant à parler, à écrire ou à prendre soin de moi, j’ai été instruite du nom de chacune des parties du corps – à l’exception de l’une d’elles, innommable. Cette lacune m’a laissée démunie pour affronter les mots honteux et les blagues grossières qu’on entend dans la cour de récréation. Et plus tard, je n’ai pas su davantage me défendre contre le préjugé banal qui veut que les hommes, qu’ils soient médecins ou amants, en sachent davantage sur le corps des femmes qu’elles n’en savent elles-mêmes.

Credit photo: Tous droits réservés.

Titre original : The vagina monologues.
 Edité par Villard Books (Random House, Inc. , New York)
 ©1998, by Eve Ensler.
 ©Editions Balland, pour la traduction française, 1999.

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