EMMANUELLE LIVRE 1

 

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Premier Livre: La leçon d'homme.
EXTRAIT 2/3

Lorsque les passagers eurent regagné l’avion, ils virent qu’il avait été nettoyé, remis en ordre, ventilé. Un parfum frais avait été vaporisé dans les cabines. Les couchettes étaient garnies de couvertures neuves. De gros oreillers, d’une blancheur lumineuse, gonflés de duvet, rendaient plus tentant encore le velours bleu de nuit sur lequel ils étaient posés. Le steward vint demander si l’on désirait des boissons. Non ? eh bien ! bonne nuit ! L’hôtesse apporta à son tour ses vœux pour le sommeil. Tout ce cérémonial ravissait Emmanuelle. Elle se sentit redevenir heureuse – de manière positive, avec élan, avec certitude. Elle voulait que le monde fût exactement ce qu’il était. Tout, sur terre, était définitivement bien.
Elle s’étendit sur le dos. Elle n’avait pas peur, cette fois de montrer ses jambes ; elle envie de les remuer. Elle les souleva tour à tour, pliant et dépliant les genoux, faisant jouer les muscles de ses cuisses, frottant, avec un doux crissement de nylon, ses chevilles l’une contre l’autre. Elle goûta en détail le plaisir physique que lui causait cet exercice de ses membres. Pour pouvoir mieux bouger, elle releva sa jupe plus haut encore, délibérément, sans se cacher, en tirant des deux mains sur l’étoffe.
« Après tout, soliloqua-t-elle, ce ne sont pas seulement mes genoux qui valent la peine d’être regardés, ce sont mes jambes en entier. Il faut reconnaître qu’elles sont vraiment jolies : on dirait deux petites rivières couvertes de feuilles sèches et toutes gonflées de mauvais esprit qui s’amusent à passer l’une par-dessus l’autre. Et ce n’est pas la seule chose que j’aime bien. J’aime aussi ma peau, qui se dore au soleil comme un grain de maïs, sans jamais rougir ; et j’aime aussi mes fesses. Et aussi les toutes petites framboises au bout de mes seins, avec leur collerette de sucre rouge. Je voudrais tellement pouvoir les lécher. »
Les plafonniers déclinèrent et elle tira sur elle, avec un soupir de bien-être, la couverture imprégnée d’une senteur d’aiguilles de pin que la compagnie aérienne lui offrait pour protéger ses rêves.
Quand il ne resta plus d’allumées que les veilleuses, elle se tourna sur le côté et chercha à distinguer son compagnon de cabine, qu’elle n’avait pas osé regarder franchement depuis qu’elle se trouvait allongée près de lui. A sa surprise, elle rencontra le propre regard de l’homme posé sur elle et qui semblait l’attendre, visible malgré la presque totale obscurité. Quelque temps, ils restèrent ainsi, les yeux dans les yeux, sans autre expression que celle d’une parfaite tranquillité. Emmanuelle reconnaissait l’étincelle d’affection un peu amusée, un peu protectrice, qu’elle avait remarquée au moment où ils s’étaient rencontrés pour la première fois (quand au juste ? était-ce à peine sept heures plus tôt ?) et elle se disait que c’était cela, en lui, qu’elle aimait bien.
Parce que ce voisinage, de façon imprévue, lui devenait aussi agréable, elle sourit en fermant les yeux. Elle avait confusément envie de quelque chose – mais ne savait pas de quoi. Elle ne trouva d’autre distraction que de recommencer à se réjouir d’être belle : sa propre image tournait dans sa tête comme un refrain favori. Le cœur battant, elle cherchait en pensée la crique invisible qu’elle savait enfouie sous son promontoire d’herbes noires, au confluent des deux rivières : elle sentait leur courant venir lécher ses bords. Lorsque l’homme se souleva sur un coude et se pencha vers elle, elle ouvrit les paupières et le laissa l’embrasser. Le goût de ses lèvres sur ses lèvres avait la fraicheur et et le sel de la mer.
Elle redressa le buste et leva le bras, afin de lui faciliter la tâche lorsqu’il voulut lui retirer son maillot. Elle savoura le trouble de voir jaillir de dessous la laine rousse ses seins que la pénombre faisait paraître plus ronds et volumineux encore que de jour. Pour lui laisser intact le plaisir de la déshabiller, elle ne l’aida pas lorsqu’il cherchait la fermeture de sa jupe : cependant, elle souleva les hanches pour qu’il pût la faire glisser sans peine. Cette fois, l’étroit fourreau ne resta pas entortillé autour de ses genoux : elle en fut complètement délivrée.
Les mains actives de l’homme la débarrassèrent de son mince slip. Après qu’elles eurent aussi décroché le porte-jarretelles, Emmanuelle roula elle-même ses bas et les envoya rejoindre sa jupe et son sweater au pied de la couchette.
Seulement lorsqu’elle fut ainsi entièrement dévêtue, il la serra contre lui et commença de la caresser, des cheveux aux chevilles, n’oubliant rien. Elle avait maintenant tant envie de faire l’amour que le cœur lui faisait mal et que sa gorge était nouée : elle croyait qu’elle ne pourrait plus jamais respirer, revenir au jour. Elle avait peur, elle aurait voulu appeler, mais l’homme la tenait trop étroitement enlacée, une main dans le sillon de ses fesses, dilatant la petite crevasse tremblante, un doigt tout entier englouti. En même temps, il l’embrassait avidement, léchant sa langue, buvant sa salive.
Elle se plaignait, à petites plaintes, sans qu’elle sût au juste pourquoi cette peine, était-ce le doigt qui la fouillait, si loin au fond de ses reins, ou la bouche qui se nourrissait d’elle, avalant chaque souffle, chaque sanglot, était-ce le tourment du désir ou la honte de sa luxure ? Le souvenir de la longue forme cambrée qu’elle avait tenue au creux de sa main la hantait, magnifique et dressé, rogue, dur, rouge, brûlant à ne pouvoir le supporter. Elle gémit si fort que l’homme eut pitié : elle sentit enfin le membre nu, fort comme elle l’avait attendu, se poser sur son ventre, et elle se pressa contre lui de toute la douceur de son corps.
Ils se tinrent un long moment ainsi, sans bouger, puis l’homme, semblant se décider brusquement, l’enleva dans ses bras et la fit passer par-dessus lui, de sorte qu’elle était désormais allongée sur la couchette qui se trouvait du côté du couloir. Moins d’un mètre la séparait des enfants anglais.
Elle avait oublié jusqu’à leur existence. Elle se rendit compte tout d’un coup qu’ils ne dormaient pas et qu’ils la regardaient. Le garçon était le plus proche, mais la fillette s’était blottie contre lui pour mieux voir. Immobiles et le souffle retenu, ils fixaient Emmanuelle de leurs pupilles élargies, où elle ne put rien lire d’autre qu’une curiosité fascinée. A la pensée d’être possédée sous leurs yeux, de se livrer, elle, Emmanuelle, à cet excès de débauche, elle éprouva une sorte de vertige. Mais, en même temps, elle avait hâte que ce la se fit et qu’ils puissent tout voir.
Elle était couchée sur le côté droit, les cuisses et les genoux repliés, les reins offerts. L’homme la tenait aux hanches par derrière. Il glissa une jambe entre celles d’Emmanuelle et s’introduisit en elle par une poussée rectiligne, irrésistible, que rendaient facile l’absolue rigidité de son pénis aussi bien que l’humidité de la chair d’Emmanuelle. Ce n’est qu’après avoir atteint le point le plus profond de son vagin et s’y être arrêté, le temps de soupirer d’aise, qu’il commença de faire aller et venir son membre à grands coups réguliers.
Emmanuelle, délivrée de son angoisse, pantelait, plus liquide et plus chaude à chacune des ruées du phallus. Comme s’il se nourrissait d‘elle, celui-ci augmentait de taille et ses mouvements, d’amplitude et d’allant. A travers la brume de sa félicité, elle réussit à s’émerveiller que la course de ce bélier pût être aussi longue dans son ventre. Ses organes, s’amusa-t-elle à se représenter, ne semblaient pas s’être atrophiés, pendant tant de mois qu’ils n’avaient pas été stimulés par un aiguillon masculin. Cette volupté retrouvée, elle souhaitait maintenant en profiter le plus complètement et le plus longuement possible.
Le voyageur ne paraissait pas, de son côté, près de se lasser de forer le corps d’Emmanuelle. Elle aurait aimé savoir, à un moment donné, depuis combien de temps il était en elle ; mais aucun point de repère ne lui permettait d’en juger.
Elle se retenait de céder à l’orgasme, sans que cela lui coûtât d’effort ni de frustration, car elle s’était entraînée, depuis l’enfance, à prolonger le plaisir de l’attente et elle appréciait plus encore que le spasme cette sensitivation croissante, cette extrême tension de l’être qu’elle savait à merveille se procurer seule lorsque ses doigts effleuraient pendant des heures, avec une légèreté d’archet, la tige tremblante de son clitoris, refusant de se rendre à la supplication de sa propre chair, jusqu’à ce qu’enfin la pression de sa sensualité l’emportât, s’échappant en tornades effrayantes comme les convulsions de la mort, mais dont Emmanuelle renaissait sur-le-champ plus alerte et dispose.
Elle regardait les enfants. Leurs visages avaient perdu tout air de morgue. Ils étaient devenus humains. Non point excités, ni ricanants, mais attentifs et presque respectueux. Elle essaya d’imaginer ce qui se passait dans leur tête, le désarroi où devait les plonger l’événement dont ils étaient témoins, mais les idées s’effilochèrent en elle, son cerveau était traversé d’éblouissements et elle était bien trop heureuse pour se soucier vraiment d’autrui.
Quand, à l’accélération des mouvements, à une certaine raideur des mains qui agrippaient ses fesses et, aussi, à une brusque enflure et aux pulsations de l’organe qui la traversait, elle comprit que son partenaire allait éjaculer, elle-même se laissa entraîner. Le fouet du sperme porta au paroxysme son plaisir. Pendant tout le temps qu’il se vidait en elle, l’homme se maintint très loin au fond de son vagin, abuté de ce fait, au col de sa matrice et, même au milieu de son spasme, Emmanuelle gardait assez d’imagination pour jouir du tableau qu’elle se faisait du méat dégorgeant des coulées crémeuses – qu’aspirait, active et gourmande comme une bouche, l’ouverture oblongue de son utérus.
Le voyageur acheva son orgasme, et Emmanuelle se calma à son tour, envahie par un bien-être sans remords, à quoi la moindre chose contribuait : le glissement du mâle qui se retirait, le contact de la couverture qu’elle sentit qu’il étendait sur elle, le confort de la couchette et l’opacité montante et tiède du sommeil qui la recouvrit.

***

Extrait de, Emmanuelle. Auteure: Emmanuelle Arsan.
320 pages. © Le Terrain vague, 1967, pour l'édition originale
© La Musardine, 2011, pour la présente édition. Droits Photo: Unknown. Tous droits réservés.

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