EMMANUELLE- LIVRE 1

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Premier livre: La leçon d'homme.

EXTRAIT 1/3

L’hôtesse crut Emmanuelle endormie et elle fit, avec précaution, basculer le dossier, transformant le siège en couchette. Elle étendit une couverture de cachemire sur les longues jambes alanguies, que le glissement du fauteuil avait des découvertes à mi-cuisses. L’homme, alors, se leva et fit lui-même la manœuvre qui plaçait son siège au niveau de celui de sa voisine de cabine. Les enfants s’étaient assoupis. L’hôtesse souhaita bonne huit à la cantonade et éteignit les plafonniers. Seules, deux veilleuses mauves empêchèrent les objets et les hommes de perdre forme.
Emmanuelle s’était abandonnée sans ouvrir les yeux au soin que l’on prenait d’elle. Sa rêverie, toutefois, n’avait rien perdu de son intensité ni de son urgence, au cours de ses mouvements. Sa main droite rampait maintenant le long de son ventre, très lentement, se retenant, finissant par atteindre le niveau du pubis, sous la couverture légère que sa progression faisait onduler. Mais, dans cette pénombre, qui pouvait la voir ? Du bout des doigts, elle explorait, creusait la soie souple de sa jupe, dont l’étroitesse s’opposait à ce que ses jambes s’entrouvrissent : elles tendaient l’étoffe dans leur effort pour s’écarter ; elles y réussirent suffisamment, enfin, pour que les doigts sentissent, à travers la minceur du tissu, le bouton de chair en érection qu’ils cherchaient et sur lequel ils pressèrent avec tendresse.
Pendant quelques secondes, Emmanuelle laissa l’ovation de son corps s’apaiser. Elle essayait de retarder l’issue. Mais bientôt, n’y tenant plus, elle commença avec une plainte étouffée, de donner donner à son médium l’impulsion minutieuse et douce qui devait l’amener à l’orgasme. Presque aussitôt, la main de l’homme se posa sur la sienne.
Le souffle perdu, Emmanuelle sentit ses muscles et ses nerfs se nouer, comme si un jet d’eau glacée l’avait fouettée en plein ventre. Elle resta immobile, non point vidée de sensations et toute pensées arrêtés, à la manière d’un film dont on suspend le déroulement sans obscurcir l’image. Ni elle n’eut peur, ni elle ne fut, à proprement dire, choquée. Elle n’eut pas, non plus, le sentiment d’être prise en faute. En vérité, elle n’était pas capable, à ce moment-ci, de formuler un jugement ni sur le geste de l’homme, ni sur sa propre conduite. Elle avait enregistré l’événement, puis sa conscience s’était figée. Maintenant, de toute évidence, elle attendait ce qui allait prendre la suite de ses songes écroulés.
La main de l’homme ne remuait pas. Elle n’était pas, pour autant, inactive. Par son simple poids, elle exerçait une pression sur le clitoris, sur lequel appuyait la main d’Emmanuelle. Rien d’autre ne se produisait pendant assez longtemps. Puis Emmanuelle perçut qu’une autre main soulevait la couverture et la rejetait, pour se saisir à l’aise d’un de ses genoux et en tâter les creux et les reliefs. Elle ne s’attarda d’ailleurs pas et remonta, d’un mouvement lent, le long de sa cuisse, débordant bientôt l’ourlet du bas.
Lorsque la main toucha sa peau nue, pour la première fois Emmanuelle eut un sursaut, et elle tenta d’échapper au sortilège. Mais, en partie parce qu’elle ne savait pas exactement ce qu’elle voulait accomplir, en partie parce que les deux mains de l’homme lui semblaient trop fortes pour qu’elle eût la moindre chance d’échapper à leur prise, elle ne fit guère que soulever maladroitement le buste, rapprocher de son ventre, comme pour le protéger, la main qu’elle avait de libre, et se tourner à demi sur le côté. Elle se rendait bien compte qu’il eût été aussi simple et plus efficace de serrer les jambes l’une contre l’autre, mais, sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, ce geste lui paraissait tout d’un coup si inconvenant et si risible qu’elle n’osait pas le faire et qu’elle finit tout bonnement par renoncer à dominer une situation qui la confondait, se laissant derechef gagner par la paralysie qu’elle n’était parvenue à surmonter que pour un court instant et de façon bien dérisoire.
Comme si elles voulaient tirer pour l’édification d’Emmanuelle la leçon de cette vaine révolte, les mains de l’homme l’abandonnèrent d’un coup… Mais elle n’eût même pas le temps de se demander ce que signifiait ce soudain revirement, car, déjà, elles étaient de nouveau sur elle, cette fois au niveau de la taille, sûres, rapides, dégrafant le gros grain de sa jupe, faisant glisser la fermeture-éclair, tirant l’étoffe sur les hanches, jusqu’aux genoux. Puis elles remontèrent. L’une d’elle pénétra sous le slip d’Emmanuelle ( léger et transparent, comme tous les sous-vêtements qu’elle a l’habitude de porter- peu nombreux, à vrai dire : un porte-jarretelles, parfois un jupon, sous ses jupes amples, jamais de soutien-gorge ni de gaine, bien que, dans les boutiques du Faubourg St Honoré, où elle achète sa lingerie, elle se fasse essayer par l’une ou l’autre des vendeuses blondes, brunes, belles, à demi réelles, qui s’agenouillent à ses pieds en découvrant leurs longues jambes, d’innombrables modèles de bustiers, de guêpières, de culottes ou de cache-sexe, que leurs doigts gracieux font monter le long de ses seins ou de ses cuisses, et dont elles la caressent, patiemment, avec des gestes répétés et souples, jusqu’à ce que les yeux d’Emmanuelle se ferment et qu’elles ploient doucement les genoux, se posant sur le sol jonché de nylon comme une voile qu’on amène, ouverte, chaude et livrée à la parfaite et assouvissante habileté des mains et des lèvres).
Le corps d’Emmanuelle retomba dans la position d’où son ébauche de résistance l’avait momentanément dérangée. L’homme caressa de la paume, comme on flatte une encolure de pur-sang, son ventre plat et musclé, juste au-dessus du haut renflement du pubis. Ses doigts coururent le long des plis de l’aine, puis au-dessus de la toison, traçant les côtés du triangle dont ils semblaient estimer l’aire. L’angle intérieur en était très ouvert, disposition assez rare, qu’ont néanmoins perpétuée les sculpteurs grecs.
Lorsque la main qui parcourait le ventre d’Emmanuelle se fut rassasiée de proportions, elle força les cuisses à s’écarter davantage ; la jupe roulait autour de ses genoux entravait leurs mouvements : elles se soumirent, cependant, s’ouvrant autant qu’elles le pouvaient. La main prit dans son creux le sexe chaud et gorgé, le caressant comme pour l’apaiser, sans hâte, d’un mouvement qui suivait le sillon des lèvres, plongeant – d’abord légèrement – entre elles, pour passer sur le clitoris dressé et venir se reposer sur les boucles épaisses du pubis. Puis, à chaque nouveau passage entre les jambes, qui, repoussant la jupe, se séparaient plus largement, les doigts de l’homme allèrent prendre plus loin en arrière leur départ, s’enfoncèrent plus profondément entre les muqueuses humides, ralentissant leur progression, semblant hésiter, à mesure que la tension d’Emmanuelle croissait. Se mordant les lèvres pour endiguer le sanglot qui montait de sa gorge, les reins arqués, elle pantelait du désir du spasme dont l’homme semblait vouloir la rapprocher sans cesse sans le lui laisser jamais atteindre.
D’une seule main, il jouait de son corps au rythme et sur le ton qu’il lui plaisait, dédaigneux des seins, de la bouche, ne semblant friand ni d’embrasser, ni d’étreindre, restant, au milieu de la volupté incomplète qu’il dispensait, nonchalant et distant. Emmanuelle agita la tête de droite et de gauche, fit entendre une série de gémissements étouffés, des sons qui ressemblaient à une prière. Ses yeux s’entrouvrirent et cherchèrent le visage de l’homme. Ils commençaient à briller de larmes.
Alors, la main s’immobilisa, gardant serrée en elle toute la partie du corps d’Emmanuelle qu’elle avait enflammée. L’homme se pencha un peu vers la passagère et prit, de son autre main, une des siennes, qu’il attira vers lui et introduisit à l’intérieur de son vêtement ; Il l’aida à se refermer sur la verge rigide et guida ses mouvements, réglant leur amplitude et leur cadence au mieux de son goût, les ralentissant ou les accélérant selon le degré de son excitation, jusqu’à ce qu’il eût acquis la conviction qu’il pouvait s’en remettre à l’intuition et au désir de bien faire d’Emmanuelle et la laisser achever à sa manière la manipulation à laquelle elle n’avait d’abord apporté qu’un esprit noyé et une docilité enfantine, mais qu’elle perfectionnait peu à peu avec une sollicitude imprévue.
Emmanuelle avait avancé le buste de façon que son bras remplît mieux son office et l’homme, à son tour, se rapprocha, pour qu’elle pût être aspergée par le sperme qu’il sentait sourdre du fond de ses glandes. Longtemps encore, pourtant, il réussit à se contenir, tandis que les doigts serrés d’Emmanuelle montaient et descendaient, moins timides à mesure que la caresse se prolongeait, ne se bornant plus à un élémentaire va-et-vient, mais s’entrouvrant, soudain experts, pour glisser le long de la grosse veine gonflée, sur la cambrure de la verge, plongeant (en griffant imperceptiblement la peau de leurs ongles limés) le plus bas possible – aussi près des testicules que l’étroitesse du pantalon le leur permettait, puis revenant, avec une torsion lascive, jusqu’à ce que les plis de peau mobile au creux de la paume moite eussent recouvert la pointe du membre, qu’elle semblait ne devoir jamais atteindre tant celui-ci grandissait. Là, serrant de nouveau très fort, la main repartait vers le bas de la hampe, tendant le prépuce, tour à tour étranglant la chair tumescente ou relâchant son étreinte, frôlant à peine la muqueuse ou la harcelant, massant à grands mouvements de poignet ou agaçant à petits coups sans merci… Le gland, doublant de taille, s’embrasait, semblant à chaque instant plus près d’éclater.
Emmanuelle reçut, avec une exaltation étrange, le long de ses bras, sur son ventre nu, sa gorge, son visage, sur sa bouche, dans ses cheveux, les longs jets blancs et odorants que dégorgeait enfin le membre satisfait. Ils semblaient ne jamais devoir se tarir. Elle croyait les sentir couler dans sa gorge, qu’elle les buvait… Une griserie inconnue la prenait. Une délectation sans pudeur. Lorsqu’elle laissa retomber son bras, l’homme saisit du bout des doigts le clitoris d’Emmanuelle et la fit jouir.
Un bourdonnement indiqua que le haut-parleur allait être utilisé. La voix de l’hôtesse, volontairement assourdie pour que les passagers ne fussent pas trop brusquement réveillés, annonça que l’appareil se poserait à Bahrein dans une vingtaine de minutes. Il en redécollerait à minuit, l’heure locale. Une collation serait servie à l’aéroport.
La lumière renaissait progressivement dans la cabine, imitant la lenteur d’un lever du jour. Emmanuelle se servit de sa couverture (qui avait glissé à ses pieds) pour éponger le sperme dont elle avait été éclaboussé. Elle remonta sa jupe, recouvrit ses hanches. Lorsque l’hôtesse entra, Emmanuelle, assise sur la couchette, dont elle n’avait pas relevé le dossier, essayait encore de mettre de l’ordre dans sa tenue.
Extrait de, Emmanuelle, Emmanuelle Arsan.© Le Terrain vague, 1967, pour l'édition originale © La Musardine, 2011, pour la présente édition. Droits Photo: Unknown. Tous droits réservés.

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