EMMANUELLE LIVRE 1

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Premier Livre: La leçon d'homme.
EXTRAIT 3/3
L’avion avait franchi la nuit comme un pont, aveugle aux déserts de l’Inde, aux golfes, aux estuaires, aux rizières. Lorsque Emmanuelle ouvrit les yeux, une aube qu’elle ne pouvait voir irisait les contours de la Chaîne Birmane, cependant qu’à l’intérieur de la cabine la lueur mauve des veilleuses ne laissait rien deviner du dépaysement ni de l’heure du jour.
La couverture blanche était tombée de la couchette et Emmanuelle était étendue, nue, sur le côté gauche, pelotonnée comme un enfant frileux. Son vainqueur dormait.
Emmanuelle, reprenait conscience par degrés, restait immobile. Rien de ce qu’elle pouvait penser ne se laissait lire sur son visage. Au bout d’un temps assez long, elle étira lentement les jambes, cambra les reins, se retourna sur le dos, tâtonnant de la main pour se recouvrir. Mais son geste resta suspendu : un homme, debout dans le couloir, la regardait.
L’inconnu, dans la position qu’il occupait par rapport à elle, lui parut d’une stature gigantesque et la jeune femme se dit aussi qu’il était invraisemblablement beau. C’est sans doute cette beauté qui fit qu’elle oublia sa nudité, ou du moins n’en fut pas gênée. Elle pensait : c’est une statue grecque. Un tel chef d’œuvre ne peut pas être vivant. Un fragment de poème la traversa, qui n’était pas grec : Deité du temple en ruine… Elle aurait voulu des primevères, des herbes jaunies, à foison au pied du dieu, des feuillages en vrille autour de son socle et qu’un souffle de vent fît remuer les courts cheveux d’agneau qui bouclaient sur ses oreilles et son front. Le regard d’Emmanuelle longea l’arête rectiligne du nez, se posa sur les lèvres ourlées, sur le menton de marbre. Deux tendons fermes sculptaient la ligne du cou jusqu’à la chemise entrouverte sur une poitrine sans toison. Les yeux de la femme poursuivirent leur étude. Une saillie démesurée tendait le pantalon de flanelle blanche, près du visage d’Emmanuelle.
L’apparition se pencha et prit la jupe et le pull-over qui gisaient à terre. Elle ramassa aussi le slip et le porte-jarretelles, les bas et les escarpins éparpillés, puis se redressa et dit :
- Venez
La voyageuse s’assit sur sa couchette, posa les pieds sur la moquette du sol et prit la main qui se tendait. Puis, s’étant levée d’un souple effort, elle avança, nue comme si elle vait changé de monde dans l’altitude et dans la nuit.
L’inconnu la conduisit dans le salon de toilettes où elle était déjà venue avec l’hôtesse. Il s’adossa à la cloison capitonnée de soie et disposa Emmanuelle de sorte qu’elle lui fit face. Elle faillit laisser échapper un cri lorsqu’elle vit le reptile herculéen qui se dressait devant elle hors de sa broussaille dorée. Parce qu’elle était sensiblement plus petite que l’homme, le gland trigonocéphale atteignait jusqu’entre ses seins.
Le héros saisit Emmanuelle à la taille et la souleva sans peine. La jeune femme entoura de ses doigts croisés la nuque masculine, dont elle sentit les muscles durcir sous ses paumes, et elle disjoignit ses jambes pour que le membre écarlate sur lequel son ravisseur la faisait retomber pût la pénétrer. Des larmes coulèrent sur ses joues, tandis que l’homme entrait en elle avec précaution, la déchirant. Emmanuelle, s’appuyant des genoux contre le mur et sur les hanches de son partenaire, aidait de son mieux le serpent fabuleux, à ramper aux tréfonds de son corps. Elle se tordait, griffait le cou auquel elle s’accrochait, sanglotant, criant des râles et des mots inintelligibles. Elle ne fut même pas consciente, dans son égarement, que l’homme jouissait, vite, avec une poussée si sauvage de son bassin qu’il semblait vraiment vouloir s’ouvrir une voie à travers elle, jusqu’à son cœur. Lorsqu’il se retira, le visage éclairé, il la garda debout, pressée contre lui. Le phallus mouillé rafraîchissait la peau endolorie d’Emmanuelle.
- Tu as aimé ? demanda-t-il.
Emmanuelle posa la joue sur la poitrine du dieu grec. Elle sentait sa semence bouger en elle.
- Je vous aime, murmura-t-elle.
Puis :
- Voulez-vous me prendre encore ?
Il sourit.
- Tout à l’heure, dit-il. Je reviendrai. Habille-toi, maintenant.
Il se pencha, posa au milieu de ses cheveux un baiser si chaste qu’elle n’osa plus rien dire. Avant même qu’elle eût compris qu’il la quittait, elle se retrouva seule.
Avec des gestes ralentis, comme s’il s’agissait d’une cérémonie ( ou parce qu’elle n’avait pas encore entièrement retrouvée le rythme du réel), elle fit couler sur elle l’eau de la douche, couvrit son corps de mousse, se rinça avec minutie, frotta sa peau de serviettes chaudes et odorantes qu’elle tira d’un distributeur électrique, vaporisa sur sa nuque et sa gorge, sous ses aisselles et sur la fourrure de son pubis un parfum qui évoquait la verdeur d’un sous-bois, brossa ses cheveux. Son image lui était rendu de trois côtés par de longs miroirs : il lui parut qu’elle n’avait jamais été si fraîche ni resplendi de plus de beauté. L’inconnu allait-il revenir, comme il l’avait promis ?
Elle attendit jusqu’à ce que le haut-parleur annonçât l’approche de Bangkok. Alors, avec une moue de dépit, le cœur brouillé, elle s’habilla, regagna la cabine, retirant son sac et sa jaquette du filet à bagages et les posant sur ses genoux comme elle s’asseyait dans le fauteuil dont une main prévenante avait de nouveau modifié la forme et auprès duquel avaient été placés une tasse de thé et un plateau de brioches. Son voisin, sur lequel elle jeta un regard distrait, eut une réaction de surprise.
- But…aren’t you going to Tokyo ? s’enquit-il, une nuance de contrariété dans la voix.
Emmanuelle devina assez aisément ce qu’il avait voulu dire et secoua négativement la tête. Le visage de l’homme s’assombrit ; Il posa une autre question, qu’elle ne comprit pas et, d’ailleurs, elle n’avait guère l’esprit à lui répondre. Elle regardait droit devant elle avec une expression de chagrin.
Le voyageur avait sorti un carnet et il le tendit à Emmanuelle, lui faisant signe d’y écrire. Sans doute voulait-il qu’elle lui laissât son nom, ou une adresse où il pût la retrouver. Mais elle refusa d’un nouveau hochement de tête, le front buté. Elle se demandait si l’inconnu au visage de lierre et à l’odeur de pierre chaude, si le génie fantasque du temple en ruine quitterait avec elle l’avion à Bangkok, ou s’il s’envolerait vers le Japon. Même en ce cas, allait-elle du moins le revoir à l’escale…
Elle chercha des yeux parmi les passagers qui, descendus de l’appareil, attendaient, groupés sous ses ailes, dans le matin de l’aéroport tropical, qu’on les conduisit aux bâtiments de ciment et de verre, dont la silhouette futuriste se détachait sur un ciel déjà blanc de chaleur. Mais elle ne reconnût personne qui eût sa taille ni ses cheveux d’automne. L’hôtesse lui souriait : elle la vit à peine. Déjà, on la poussait vers les grilles de la douane. Quelqu’un franchit un barrage, montrant un laisser-passer, et appela Emmanuelle. Elle courut en avant et se jeta, avec un cri de joie, dans les bras tendus de son mari.

***

Extrait de, Emmanuelle. Auteure: Emmanuelle Arsan.
320 pages. © Le Terrain vague, 1967, pour l'édition originale 
© La Musardine, 2011, pour la présente édition. Droits Photo: Unknown. Tous droits réservés.

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