EN TOUTES LETTRES- EXTRAIT 1

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Avant-propos
 
 
 
 
 
Voici deux ans, nous discutions Régine Deforges et moi de l’invention de la littérature. Etait-il concevable que deux écrivains puissent vivre une passion amoureuse épistolaire sans jamais se connaître?
 
L’idée l’amusa. Elle précisa toutefois que cela lui semblait difficile tant la passion a besoin de se nourrir de réalités.
 
Je rétorquai que l’imaginaire de l’écrivain, enrichi de ses expériences, devait lui permettre de vivre une passion « irréelle ».
 
Je passai les semaines qui suivirent à réfléchr à des personnalités d’auteurs qui accepteraient de jouer le jeu, mais qui, de surcroît, seraient très différents, tant dans leur caractère que dans leur écriture.
 
le choix se porta, après plusieurs semaines, sur Françoise Rey et Remo Forlani.
La première pour le trouble ressenti à la lecture de La Femme de papier: j’avais aimé ce livre d’émotion où la violence du désir le dispute à la fougue de la langue.
 
Le second m’intéressait car j’aime en Forlani ce côté bourru-coeur d’or, l’univers de ses romans tendres, fins et gouailleurs.
 
Je parvins donc à convaincre chacun d’eux de tenter le pari. Je les vis séparément afin de leur distribuer le sujet: un homme et une femme se rencontrent et vivent une histoire d’amour. Je précisai à chacun que je serais leur unique interlocuteur, leur messager.
 
Je recevais les lettres à mon domicile pour préserver le secret et, après les avoir photocopiées, les adresserais à leur destinataire.
 
La correspondance dura ainsi plus d’une année au cours de laquelle il se produisit une chose étonnante. Je n’aimais plus ce pari, il me plaçait dans la pire des positions: celle du voyeur. J’étais l’organisateur et le témoin d’une joute amoureuse dont je ne maîtrisais plus les conséquences. Le trouble grandit lorsque les mots ne furent plus l’écho du jeu littéraire souhaité, mais un assaut où chacun provoquait l’autre avec son style, ses fantasmes, sa passion.
 
Vint le temps où chaque auteur voulut connaître l’identité de son interlocuteur. Il fallut résister à la tentation de tout dire, de faire cesser le jeu.
Puis vint le moment fatal de la rupture, de la dernière lettre. Il y eut d’abord la joie d’en avoir terminé et ensuite le vide, l’absence des lettres et, surtout, l’instant où je dus révéler la vérité.
 
Je garderai pour moi la réaction de chacun tant, à des degrés divers, elles attestèrent que l’on ne joue pas avec la passion et encore moins avec celle des autres.
 
La correspondance que nous livrons ici au lecteur, plus que le reflet d’un jeu littéraire et du talent de ses auteurs, est un livre d’émotion, de violence, mais aussi de tendresse, d’amour où chacun, usant de ses armes, a tenté de vivre avec l’autre sa plus étonnante passion.
 
Franck Spengler.
 
 
extrait de, "En Toutes lettres", Françoise Rey et Remo Forlani.
©1992, éditions Ramsay, Françoise Rey et Remo Forlani. Tous droits réservés.
Crédit Photo: tous droits réservés.

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