EN TOUTES LETTRES- EXTRAIT 2


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Un décidément désastreux lundi
à 20 heures

L’ idéal serait que cette lettre arrive dans votre foutue province avant vous. Et que votre époux ( cet admirable Patrick « avec qui vous êtes si heureuse ») vous attende dans l’entrée pour vous la remettre.

Une lettre d’excuses? Non. Une lettre de confusion.
Car je suis horriblement, totalement confus. Ce n’est peut-être pas le bon mot, confus. Une pro de l‘écriture comme vous aurait sûrement trouvé un mot plus …
On s’en fout des mots!

Ce qui est important, grave, désastreux, c’est que me voici dans le désarroi. Comme un boxeur K-O., comme un joueur qui a tout misé sur un numéro, un seul, et tout perdu. Et par sa faute.
Mais que s’est-il passé, bordel?

J’étais bien, si bien à vous attendre dans ce bar de paquebot pour roman de Morand ( ou de Dekobra — ça aussi vous devez le savoir mieux que moi). J’étais confiant et « allumé » comme quand on a quinze ans et que c’est votre premier rendez-vous.

Et vous êtes arrivée. Et vous m’avez souri et — adieu le look Duras, adieu le beigeasse!— vous étiez vêtue exactement comme il fallait l’être. Vous n’étiez plus seulement attirante, « aimantante », vous étiez belle. Et de belle hmeur, n’est-ce pas! Vous avez gentiment picoré une amande, vous m’avez gentiment résumé le bouquin de Lorin Moore que vous aviez dévoré dans le TGV, vous m’avez — surtout— très gentiment laissé entrevoir que, sous le corsage de soie noire, vos seins étaient nus.
Je vous ai mangée des yeux, dévorée même. Et cela a semblé vous convenir tout à fait.
Vous avez les jambes fines; j’adore. Vos mains aussi sont parfaites. Longues. Je vous contemplais, je vous jaugeais, je vous appréciais. Et le fait que nous n’échangions que des propos anodins, convenus presque, pendant cette séance de « matage » ne faisait qu’augmenter mon trouble.

Pas de problème. Vous étiez exactement la femme dont j’ai envie depuis le soir de votre prix. Exactement. Tout me troublait—tout me trouble—en vous. Vos demi-sourires, cette façon si particulière de tendre vos bras sans raison qui fait saillir vos seins sous la soie du corsage, votre parfum ( son nom?), votre cou—vous avez un des plus jolis cous qui soient. Tout quoi!
Bref. Je n’étais que désir.
Et — brusquement…

Vous étiez une femme on ne peut plus désirable et très manifestement consentante et… ça m’est arrivé comme une angoisse, comme vous arrive un fou rire imprévisible, ça m’a envahi, submergé, flingué.

Brusquement, des mots orduriers, des pensées infectes me sont venus à l’esprit. Je me suis dit: cette petite épouse provinciale, cette mère de famille plus toute jeune, cette pisseuse d’encre qui finira dans le fauteuil de Yourcenar ou de l’autre écrivassière qui connaît la Russie mieux que ses chiottes, est venue à Paris pour se faire sauter entre deux trains! Elle se fout pas mal de toi, tu ne l’intéresses pas, n’importe quel autre mec ferait aussi bien l’affaire. Ce qu’elle veut, la Bordelaise, c’est de se faire baiser bien bien. Et rien d’autre. Ce ‘est pas avec toi qu’elle a rendez-vous. C’est avec une queue. Et tu vas t’échiner pour qu’elle ait plus que son compte de plaisir et elle te laissera pantelant, vidé et…

Je sais maintenant que c’était ridicule de penser cela. N’empêche que….J’ai tout fait déraper, louper volontairement.
Je suis le dernier des cons? Des porcs?

Quand, lasse de me voir faire des efforts pour faire durer la « converse », vous vous êtes levée et m’avez dit — sans même un soupçon de rancoeur— que vous alliez profiter de votre passage à Paris pour aller voir s’il y avait de belles choses chez les marchands de fringues de la rue de Sèvres, j’aurai dû vous prendre par la main et vous entraîner dans cette chambre (la 700) que j’avais retenue depuis trois jours.

Ce qui est vrai dans tout ça c’est que, depuis notre premier instant au cocktail de ploucs, je ne comprends rien à ce qui m’arrive.
Je ne vous demande même pas pardon. Je ne vous demande rien.

Ce qui m’apparaît ( et me consterne et m’enchante) c’est que, non content de vous désirer de plus en plus, je suis en train de tomber amoureux de vous. Parce que vous n’êtes pas seulement bandante.

Là, j’en suis à mon sixième whisky et j’a envie de crever. Et de ne pas crever pour vous revoir. Le plus vite possible. Ma conduite est insensée. Et impardonnable. Je le sais. Alors?

Alors—après trois jours passés à Rome ( pour tenter d’arracher une petite montagne de fric européen à un producteur) — je viens vous voir. Oui. Je viens à Bordeaux. Dans cette ville qui est la vôtre et que je ne connais pas.
J’y resterai autant de jours qu’il le faudra. A vous attendre. Dans un hôtel si possible « classieux ».

P.

Et tu mettras le même corsage. D’accord?

extrait de, "En Toutes lettres", Françoise Rey et Remo Forlani.
©1992, éditions Ramsay, Françoise Rey et Remo Forlani. Tous droits réservés.
Crédit Photo: tous droits réservés.

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