EN TOUTES LETTRES- EXTRAIT 3

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Mercredi

C’est là que je vais vraiment vous paraître perverse: j’ai adoré votre lettre.
J’ai adoré ce qui s’est passé entre nous — ce qui ne s’est pas passé— lundi. J’avais pensé tout le temps à vous, dans le train. Le bouquin de Lorin Moore, c’était pas vrai. C’était juste pour parler, longtemps, et vous donner l’occasion de me couper la parole, de déclarer « On s’en fout de ce livre de merde, bordel! ( Vous voyez, je commence à très bien inventer vos discours!) On n’est pas là pour ça!Quand est-ce qu’on baise! »

Mais vous m’écoutiez avec des petits hochements de tête, des yeux mobiles, un sourire hésitant. Je me disais: « Alors, il se lance ou non? » Et je continuais mon histoire, mine de rien, mine de ne pas m’apercevoir que vous regardiez mes seins, mon cou, mes jambes, mes mains. Partout où votre regard se posait, ça brûlait un peu, moitié plaisir et moitié gêne, quelque chose d’indéfinissable où entrait une grande part d’incertitude et presque de timidité. « Est-ce qu’il me trouve assez jolie, au moins? pourquoi il ne dit rien? Ou que des choses insignifiantes? C’est pas possible que je le subjugue à ce point… C’est pas possible non plus que je le dégoûte, quand même… Peut-être qu’il joue? Peut-être qu’il attend que je donne le coup d’envoi… Et après, il ricanera, il affirmera: « On fait la mijaurée, et puis on accourt pour se faire sauter, on piaffe même, on prend les devants… » Vous voyez que, moi aussi, je me tenais des propos assez vulgaires— que je vous attribuais certes, mais le fait est là.

Le suspense devenait pesant, intolérable. Vous enfiliez des banalités navrantes. J’ai failli poser ma main sur la vôtre—justement vous écrasiez une énième cigarette d’un drôle de geste, presque méchant— et demander:
« Qu’est-ce qu’il y a ? »

J’ai réfléchi très vite, hésité à décider si vous étiez encore plus goujat que ce que j’avais pu entrevoir jusque là, ou au contraire, beaucoup plus délicat…

Moi, j’avais balancé longtemps avant de consentir à votre rendez-vous. Enfin, longtemps… Quelque temps quand même. Et puis, consentir à votre rendez-vous n’est peut-être pas l’expression exacte, disons « consentir à reconnaître que j’avais envie d’y aller ». Je me suis inventé des prétextes pour m’y rendre, auxquels ni vous ni moi n’avons cru. Et dans le train, j’ai pensé: « Pauvre gourde! Il n’en veut qu’à ton cul, c’est manifeste. Eh bien, tant pis pour lui, ce n’est pas ce que j’ai de plus joli! » Et j’avais un peu mal d’imaginer que vous me désiriez et que, finalement, j’accourais au-devant de ce désir. Et puis, dans ce « bar de paquebot », j’ai été tentée de souffrir, parce que peut-être vous ne me désiriez plus.

Mais votre queue! Cher chéri, cher orgueilleux! pas une seconde, pardonnez-moi, pas une seule, je n’y ai songé! Aurais-je bousculé ma hargne— et mes projets— et couvert tous ces kilomètres pour une queue, quand bien même il se fût agi de la vôtre? Nous avons, Monsieur, à Bordeaux, de fort belles et fort bonnes queues. Quelles drôles d’idées vous m’avez prêtées, bien bassement intéressées et, soit dit entre nous, un peu sottes. Si j’avais eu envie de me faire baiser « bien bien et rien d’autre », il n’est pas sûr que je me fusse adressée, de façon hasardeuse, à un inconnu dont j’ignorais tout— dont j’ignore encore tout. Merci, merci, car je vais peut-être maintenant me mettre à fantasmer pour de bon.

Moi, c’est avec un regard fatigué que j’avais rendez-vous, fatigué mais chaud, et ironique parfois, et lumineux. Et il me plaît de penser que le propriétaire de ce regard n’est pas un homme facile. Voilà, j’adore le plaisir, et je déteste les hommes faciles. Disons qu’il m’arrive de m’en servir mais que je leur en veux toujours d’avoir cédé trop vite.

Ah! Vous avez eu raison, cent mille fois raisons, face à la mante religieuse que vous m’avez supposée être, de garder votre queue, et tout le reste que j’ai envie de découvrir.

Moi aussi, soudain, j’ai envie de vous voir nu. Et fort, ou fragile peut-être. Et attendrissant comme dans votre lettre de lundi soir.

Je vous ai quitté sur des sentiments mêlés où n’entrait, je vous l’assure, aucune déception. Juste une petite angoisse: « Est-ce que ce type-là va encore m’écrire, ou est-ce qu’il va s’appliquer tout de suite à m’oublier? » Et une immense allégresse, que j’essayais en vain de juguler, un immense espoir: « C’est le début d’une belle histoire, il l’a senti, il n’a rien voulu abîmer… » Je m’exaltais sans doute, mais je vous le jure, je chantonnais dans les rues de Paris!…

Et depuis, je suis passée par des phases successives de rêve et de découragement. J’ai analysé, pesé, soupesé, à retardement, le moindre de vos mots, de vos gestes, quand nous étions ensemble, au Lutetia. Je me suis surprise à soupirer, divaguer, j’ai tâché, dans les moments de doute et de faiblesse, de me houspiller en saccageant mes délires de vilains mots ( vous voyez que ça arrive à tout le monde), j’ai fait semblant de croire que je regrettais une belle partie de cul, et je me suis engueulée— espèce de conne, si ça se trouve, il bande mou et il baise comme une pantoufle!

Mais je m’en fiche, je m’en fiche! Et même si tu ne bandais pas du tout, je voudrais bien être dans tes bras, et que tu sois tendre et humble, et que tu dises à mon oreille, comme tu l’écris depuis qu’on s’est rencontrés: « Qu’est-ce qui m’arrive? Qu’est-ce qui m' arrive? »
Moi aussi, je me demande ce qui m’arrive. Et mon mari aussi, que j’ai traîné au cinéma hier soir. J’ai raconté n’importe quoi, que j’avais besoin de voir ce film, celui-là et pas un autre, pour mon bouquin… Ce n‘était pas le plus récent mais c’était le seul qui passait à Bordeaux… J’ai scruté chaque image, emmagasiné chaque scène, guetté chaque réplique ( les dialogues, c’est pas toi?).

Quand la lumière est revenue, Patrick m’a demandé si cela m’avait plu, et je l’ai découvert là, à mes côtés, avec stupéfaction, confuse comme si je venais de faire l’amour avec toi pendant deux heures…

Mais le pire, le plus doux, le plus fou, c’est cette lettre ce matin. Je la connais par coeur, et la moindre de ses ratures. Non seulement tu corriges, tu gribouilles, tu rajoutes mais en plus du bleu sur le noir! Quel courage! As-tu compris que la pisseuse d’encre que je suis écrit au crayon à papier pour pouvoir gommer ses errances? J’ai honte de mes brouillons, de mes répétitions, de mes fautes… Pudeur bête, non? D’ailleurs je suis très pudique. J’ai hâte de te montrer ça.

Mais où es-tu? Où es-Tu? Où envoyer cette lettre? A Paris, à l’adresse habituelle, avec des mots de collégienne sur l’enveloppe « urgent, faire suivre svp » souligné deux fois… Et espérer que tu la recevras vite… Ou bien que tu te manifestes si tu trouves à Bordeaux… Attendre. Un billet, un coup de fil. T’attendre.

Je te dirai le nom de mon parfum quand tu m’embrasseras dans le cou, en poussant un grand soupir d’aise et de convoitise.

Sinon, tu ne le sauras jamais.

F.

extrait de , "En toutes lettres", Françoise Rey et Remo Forlani.
©1992, éditions Ramsay, Françoise Rey et Remo Forlani. Tous droits réservés.
Crédit photo: Tous droits
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