FLEUR DU DÉSERT

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3.
Une vie de nomade

Ayant grandi en Afrique, je ne possédais pas ce sens de l’histoire qui semble si important dans bien d’autres parties du monde. Le somali n’est une langue écrite que depuis 1973, et nous n’avons jamais appris à lire, ni à écrire. La connaissance nous était transmise oralement – poésies ou contes – et nos parents nous enseignaient tout ce qu’il nous fallait savoir pour survivre. Ma mère, par exemple, m’a montré comment tisser des récipients avec de l’herbe sèche si serrée qu’ils pouvaient contenir du lait ; mon père, lui, m’a appris à prendre soin des bêtes pour qu’elles soient en bonne santé. Nous ne parlions pas beaucoup du passé, nous n’en avions pas le temps. Seul le présent nous préoccupait : « Qu’allons-nous faire aujourd’hui ? Tous les enfants sont-ils là ? Les bêtes sont-elles rentrées ? Comment allons nous manger ? où allons-nous trouver de l’eau ?"

En Somalie, nous vivions comme nos ancêtres l’avaient fait depuis des millénaires ; rien n’avait véritablement changé. Étant nomades, nous n’avions ni électricité, ni téléphone, ni voiture, et bien sûr nous ignorions tout de l’ordinateur, de la télévision ou de la conquête spatiale. Vu notre mode de vie et notre tendance à n’être concernés que par le présent, nous avions une conception du temps très différente de celle qui prévaut dans les pays occidentaux.

Comme tous les membres de ma famille, je ne connais pas mon âge exact. Dans mon pays, un bébé qui naît n’a que peu de chances d’être vivant un an après, et la notion d’anniversaire n’a donc pas la même importance pour nous. Lorsque j’étais enfant, nous vivions sans emploi du temps, sans montre ni calendrier. Nous suivions les saisons et la course du soleil, organisant nos déplacements en fonction de nos besoins d’eau, et nos journées selon la durée du jour. Nous savions l’heure qu’il était par rapport au soleil : si mon ombre s’étendait vers l’ouest, c’était le matin ; si elle se trouvait exactement sous moi, il était midi, et si elle s’étirait de l’autre côté, c’était l’après-midi. Vers la fin de la journée, mon ombre s’allongeait et m’avertissait qu’il était temps de partir pour arriver au campement avant la nuit.

En nous réveillant le matin, nous décidions de ce que nous allions faire le jour même, puis nous accomplissions nos tâches le mieux possible jusqu’à ce que nous ayons fini ou qu’il fasse trop sombre pour y voir ; Quand nous nous levions, notre journée n’était pas planifiée d’avance. Depuis que je vis à new York, je vois souvent les gens sortir leur agenda et me demander :
- Voulez-vous que nous déjeunions ensemble le 14, ou le 15 ?
Et je leur réponds toujours :
- Pourquoi ne pas me téléphoner la veille du jour où vous voudrez me voir ?

J’ai beau noter soigneusement mes rendez-vous, je ne peux pas m’y faire. Quand je suis arrivée à Londres, j’ai été très étonnée par tous ces gens qui regardaient leur poignet et s’écriaient : « Il faut que je file ! » J’avais l’impression que tout le monde courait dans tous les sens, que tout était minuté. En Afrique, on ne connaît pas la précipitation, le stress. Notre notion du temps est très différente, notre rythme extrêmement lent et calme. Si vous dites à quelqu’un : « Je te verrai demain à midi … », cela veut dire vers quatre ou cinq heures. Aujourd’hui encore je refuse de porter des montres.

Lorsque j’étais petite fille, il ne m’est jamais arrivé de me projeter dans le futur ni de fouiller suffisamment le passé pour demander à Maman comment s’était déroulée son enfance. Par conséquent, je ne sais que très peu de choses sur l’histoire de ma famille, d’autant que je suis partie de chez moi très jeune. Je voudrais pouvoir revenir en arrière et poser toutes ces questions, savoir comment ma mère vivait quand elle était petite, d’où venait sa propre mère, comment était mort son père. L’idée que je ne pourrais jamais connaître toute cette histoire m’attriste beaucoup.

Je sais seulement une chose sur ma mère : elle était belle. Je donne certainement l’impression d’être en adoration devant elle, mais elle était vraiment très belle. Son visage ressemblait à une sculpture de Modigliani ; sa peau était si sombre et si lisse qu’elle paraissait ciselée dans du marbre noir. Lorsqu’elle souriait la nuit, sa peau ayant la couleur du jais, on voyait scintiller ses dents, d’une blancheur éblouissante, et on avait l’impression qu’elles flottaient librement dans l’air. Elle avait de longs cheveux raides, très doux, qu’elle lisait avec ses doigts ; je ne l’avais jamais vue se servir d’un peigne. Elle était grande et svelte, et toutes ses filles ont hérité de cela.

Elle était calme et peu bavarde, mais lorsqu’elle se mettait à parler, elle devenait irrésistiblement drôle et riait beaucoup. Elle aimait plaisanter ; certaines de ses plaisanteries étaient amusantes, d’autres très grossières ; d’autres enfin n’étaient que des bêtises pour nous faire rire. Par exemple, elle me regardait et me lançait :
- Pourquoi tes yeux disparaissent dans ton visage ?
Mais la plaisanterie la plus stupide, celle qu’elle préférait, était de m’appeler Avdohol, ce qui veut dire « petite bouche ». Elle m’observait, puis disait :
- Hé, Avdohol, pourquoi ta bouche est-elle si petite,
Mon père était très beau lui aussi et, croyez-moi, il le savait. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, était mince et avait la peau plus claire que Maman. Ses cheveux étaient bruns, ses yeux brun clair. Se sachant beau, il était bien trop sûr de lui. Il taquinait toujours ma mère :
- Je peux partir et trouver une autre femme si tu ne veux pas…
Et il annonçait ce qu’il désirait. Ou alors il disait :
- Je commence à m’ennuyer ici, je vais aller me chercher une autre femme.
Et ma mère lui répondait sur le même ton :
- Vas y ; voyons ce que tu peux bien faire.
Ils s’aimaient vraiment beaucoup, mais un jour, malheureusement, ces taquineries se sont réalisées.

Ma mère avait grandi à Mogadiscio. Mon père était un nomade et avait toujours vécu en parcourant le désert. Quand elle l’avait rencontré, Maman l’avait trouvé très beau et avait pensé que passer sa vie à nomadiser avec lui serait très romantique. Ils avaient rapidement décidé de se marier. Mon grand-père étant mort, Papa était allé voir ma grand-mère et lui avait demandé la permission d’épouser sa fille. Ma grand-mère avait répondu :
- Non, non, non ! Certainement pas !
Et elle avait ajouté à l’adresse de sa fille :
- Ce n’est qu’un bellâtre !
Grand-mère n’était pas prête à laisser sa fille, si jolie, gâcher sa vie à élever des chameaux avec cet homme du désert, ce nomade ! Mais quand ma mère avait eu environ seize ans, elle s’était enfuie de chez elle et avait épousé Papa.

Ils étaient partis à l’autre bout du pays et avaient vécu dans le désert avec la famille de mon père, ce qui avait crée beaucoup de problèmes. Ma famille maternelle jouissait d’une certaine puissance et avait de l’argent, et Maman ignorait tout de la rude vie des nomades. Plus grave encore, mon père appartenait à la tribu daarood, et ma mère à la tribu hawiye. Comme les Amérindiens, les somaliens sont divisés en tribus, et chacun fait preuve d’une loyauté fanatique envers son propre groupe. Cette fierté tribale a été à l’origine de bien des guerres durant notre histoire.

Une rivalité particulière oppose les Daaroods aux Hawiyes, et la famille de mon père avait très mal traité ma mère, sous prétexte qu’appartenant à une tribu différente de la leur, elle était un être inférieur. Maman s’était sentie très seule pendant longtemps, mais elle avait dû s’adapter. Lorsque je me suis enfuie et que j’ai été séparée de ma famille, j’ai réalisé ce qu’avait dû être sa vie, seule parmi les Daaroods.

Puis Maman a eu des enfants et leur a donné tout l’amour dont elle était privée en vivant loin de son peuple. Maintenant que je suis adulte, je comprends mieux ce que cela a représenté pour elle de mettre douze enfants au monde. Je me souviens des périodes où elle était enceinte. Elle disparaissait soudain, et on ne la revoyait pas pendant plusieurs jours. Puis elle revenait, un minuscule bébé dans les bras. Elle était partie dans le désert, toute seule, emportant avec elle un objet bien aiguisé pour couper le cordon ombilical, et avait donné naissance à son enfant. Une fois, alors qu’elle venait de s’éclipser, nous avons dû lever le camp, toujours à la recherche d’eau. Il lui a fallu marcher quatre jours dans le désert, en portant son nouveau-né, avant de retrouver son mari.

De tous les enfants, j’ai le sentiment d’avoir été celle que ma mère préférait. Nous nous comprenions très bien, et je pense à elle chaque jour de ma vie, priant Dieu de prendre soin d’elle jusqu’à ce que je sois capable de le faire moi-même. Petite, je voulais toujours être auprès d’elle, et il me tardait de rentrer pour venir m’asseoir à ses côtés et la sentir me caresser la tête.

Extrait de, Fleur du désert
 © Waris Dirie, 1998
 Publié par William Morrow and Company, Inc.
 ©Editions Albin Michel S.A., 1998. Tous droits réservés.
Illustration:"Flower Goddess" © by Tamara Adams

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