FLEUR DU DÉSERT

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1.
Fuir

Tirée de mon sommeil par un léger bruit, j’ai entrouvert les paupières, et je n’ai vu qu’une chose : la tête d’un lion ! Tout a fait réveillée à présent et fascinée, j’ai senti mes yeux s’écarquiller démesurément comme s’ils voulaient contenir tout l’animal qui était devant moi ; J’ai essayé de me lever, mais je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours, et mes jambes vacillantes ont refusé de me porter. Je me suis effondrée contre l’arbre sous lequel je m’étais abritée pour me protéger du soleil, impitoyable en plein midi dans le désert africain. Fermant les yeux, j’ai doucement appuyé ma tête contre l’écorce rugueuse. Le lion était si proche que je pouvais sentir son odeur musqué dans l’air chaud. Je me suis adressée à Allah : « C’est fini pour moi, mon Dieu ! Prends-moi, je t’en prie. »

Mon long voyage à travers le désert se terminait là. Je n’avais rien pour me protéger, aucune arme. Ni la force de m’enfuir. Même dans le meilleur des cas, je savais que je ne pourrais échapper au lion en montant dans l’arbre car, comme tous les félins, celui-ci était certainement un excellent grimpeur et, avec ses griffes puissantes, il serait beaucoup plus rapide que moi. J’aurais à peine le temps d’arriver à mi-hauteur que, hop, un coup de patte et ce serait fini. Ne ressentant plus aucune peur, j’ai rouvert les yeux et je lui ai dit : « Viens, je suis prête. »

C’était un beau mâle, avec sa crinière dorée et une longue queue qui remuait sans cesse pour chasser les mouches. Il était jeune – cinq ou six ans – et en pleine santé. Il pouvait m’écraser en un instant, je le savais, il était le roi. Toute ma vie j’avais vu ces pattes abattre des gnous ou des zèbres pesant des centaines de kilos de plus que moi.

Le lion m’a observée, ses yeux couleur de miel clignant doucement. Je l’ai fixé de mes yeux bruns, et il a regardé eu loin ; « Vas y, prends-moi ». Il m’a observée de nouveau avant de détourner le regard. Il s’est léché les babines et s’est assis. Puis il s’est relevé, a marché devant moi, de long en large, l’allure sensuelle, élégante. Il a fini par se retourner et s’éloigner, estimant sans doute qu’il y avait si peu de chair sur mes os que je ne valais pas la peine d’être mangée. Je l’ai regardé s’en aller à grand pas à travers le désert jusqu’à ce que son pelage fauve se confonde avec le sable.

Je ne me suis pas sentie soulagée en réalisant que le lion ne me tuerait pas, car je n’avais éprouvé aucune angoisse. J’étais prête à mourir. Mais Dieu, qui avait toujours été mon meilleur ami, avait d’autres projets pour moi, et une raison de me garder en vie. Je lui ai demandé : « Laquelle ? Prends ma main, conduis-moi ! » et je me suis péniblement levée.

J’avais entrepris ce voyage cauchemardesque pour fuir mon père. A cette époque, je devais avoir treize ans et je vivais avec ma famille, une tribu nomade, dans le désert somalien. Mon père m’avait annoncé que mon mariage avec un homme âge était arrangé. Sachant qu’il me fallait agir vite, avant que mon nouvel époux ne vienne me chercher, j’ai dis à ma mère que je voulais m’enfuir. J’avais dans l’idée de me réfugier chez ma tante maternelle qui vivait à Mogadiscio, capitale de la Somalie. Je n’avais, bien sûr, jamais été à Mogadiscio, ni d’ailleurs dans aucune autre ville de la sorte. Et je n’avais jamais non plus rencontré ma tante. Mais avec l’optimisme d’une enfant, je sentais que d’une façon ou d’une autre, comme par enchantement, les choses tourneraient bien.

Alors que mon père et le reste de la famille dormaient encore, ma mère m’a réveillée et m’a dit :
- Il faut partir, c’est le moment !
J’ai regardé autour de moi pour voir s’il y avait quelque chose à prendre, à emporter, mais il n’y avait rien, pas une bouteille d’eau, pas un pot de lait, pas un panier de nourriture. Pieds nus, un simple carré de tissu drapé autour du corps, je me suis précipitée dans la nuit noire du désert.

Je ne savais pas quelle direction prendre pour me rendre à Mogadiscio, et j’ai marché droit devant moi. Lentement tout d’abord, parce que je ne voyais rien ; j’avançais en trébuchant et butant sur des racines. J’ai finalement décidé de m’asseoir en attendant que le jour se lève parce qu’en Afrique les serpents pullulent, et ces bêtes me terrifient. Je m’imaginais que chaque racine sur laquelle je posais le pied était un cobra cracheur. J’ai regardé le ciel s’éclaircir progressivement, et avant même que le soleil n’apparaisse, whooosh ! J’avais déjà bondi comme une gazelle. J’ai couru, couru, couru pendant des heures.

Vers midi, j’étais perdue très loin dans le sable rouge, et très loin également dans mes pensées. Je me demandais où diable j’allais. Je ne savais même pas dans quelle direction je me dirigeais. Le paysage s’étendait à l’infini ; seul un acacia ou un arbuste épineux brisait par endroit l’uniformité du sable. Affamée, assoiffée, fatiguée, j’ai ralenti l’allure et je me suis mise à marcher. Avançant lentement dans une sorte d’hébétude, j’étais curieuse de savoir où ma nouvelle vie me mènerait, ce qui m’arriverait par la suite.

Alors que je me posais toutes ces questions, j’ai entendu quelqu’un m’appeler : « Waris !... Waris ! … » c’était la voix de mon père. J’ai regardé autour de moi, mais je n’ai vu personne. J’ai pensé que mon imagination me jouait des tours. « Waris ! …. Waris ! … » Ce cri résonnait partout. Le ton était implorant, mais j’avais très peur. Si mon père me rattrapait, il me ramènerait certainement chez nous et m’obligerait à épouser cet homme ; il me battrait probablement. La voix était bien réelle et se rapprochait de plus en plus. Je me suis mise à courir aussi vite que j’ai pu. Malgré mon avance de plusieurs heures, il m’avait presque rejointe. Plus tard, j’ai réalisé qu’il m’avait retrouvée en suivant l’empreinte de mes pas dans le sable.

J’ai pensé qu’il était trop vieux pour me rattraper ; moi, j’étais jeune et vive. Dans mon esprit d’enfant, il n’était qu’un vieil homme. A présent, je me souviens en riant qu’à cette époque il devait avoir une trentaine d’années. Nous étions tous dans une forme physique extraordinaire car nous courions partout et tout le temps ; nous n’avions pas de voiture, et il n’existait aucun moyen de transport public. Je courais toujours très vite : pour donner la chasse aux animaux, aller chercher de l’eau, ne pas me laisser gagner par l’obscurité et être rentrée chez moi avant la tombée du jour.

Au bout d’un moment, n’entendant plus la voix de mon père, j’ai ralenti l’allure. J’ai cru que si je continuais ainsi, il se fatiguerait et rentrerait chez nous. Soudain, en me retournant, je l’ai vu venir vers moi. Il m’avait aperçue lui aussi. Terrifiée, j’ai couru plus vite. Et encore plus vite. C’était un peu comme si nous avions surfé sur des vagues de sable. Je m’élançais vers le haut d’une colline tandis que lui glissait le long de celle qui était derrière moi. Nous avons continué ainsi pendant des heures jusqu’à ce que je réalise enfin qu’il avait disparu depuis un certain temps. Je ne l’entendais plus crier mon nom.

Le cœur battant très fort, je me suis arrêtée et j’ai observé les alentours, cachée derrière un buisson. Rien. J’ai écouté très attentivement. Pas un bruit. En traversant un affleurement rocheux, je me suis reposée un moment. Mon erreur de la nuit précédente m’avait servi de leçon. Quand je suis repartie, j’ai marché sur le terrain caillouteux, là où le sol était dur, puis j’ai changé de direction afin que mon père ne puisse pas suivre la trace de mes pas.

Il avait probablement fait demi-tour pour essayer de rentrer chez nous, car maintenant, le soleil se couchait. Pourtant il n’arriverait pas avant la nuit. Il allait devoir courir dans le noir, en écoutant les sons nocturnes produits par notre famille, retrouvant son chemin grâce aux voix des enfants qui criaient et riaient, aux bruits des troupeaux bêlant et meuglant. Avec le vent, les sons portent très loin dans le désert, et ils nous servent de repères quand nous sommes perdus dans la nuit.

Après avoir suivi le chemin caillouteux, j’ai donc changé de direction. Peu importait celle que je choisissais puisque de toute façon j’ignorais quel chemin prendre pour aller jusqu’à Mogadiscio. J’ai continué à courir jusqu’à ce que le soleil se couche, que la lumière disparaisse et que la nuit devienne si noire qu’il me soit impossible de voir. J’avais alors si faim que je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à manger. Mes pieds saignaient. Je me suis assise sous un arbre pour me reposer, et je me suis endormie.

Extrait de, Fleur du désert
 © Waris Dirie, 1998
 Publié par William Morrow and Company, Inc.
 ©Editions Albin Michel S.A., 1998. Tous droits réservés.
©Photos:  Tous droits réservés.

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