KING KONG THÉORIE

3e1d75d8f6b41af347e65a72744aed98PORNO SORCIERES

On se demande quand même ce qui se joue de si crucial dans le porno, qui confère au domaine du X un tel pouvoir blasphématoire. Qu’on nous montre une chatte épilée se faire pilonner par une grosse queue et nombre de nos contemporains serrent les fesses pour ne pas se signer. Certains répètent d’un air blasé : « ça n’a plus d’intérêt », mais il suffit de faire cent mètres en ville à côté d’une fille du porno pour se convaincre du contraire. Ou d’aller sur internet pour lire la prose anti-porno. Ceux qui s’offusquent s’il s’agit d’interdire une caricature religieuse, « Nous ne sommes plus au Moyen Age, c’est un comble », n’ont plus les idées aussi claires, s’il s’agit de clitoris et de couilles. Etonnants paradoxes du porno.

Les affirmations circulent, d’autant plus péremptoires qu’elles restent invérifiables. Le porno est ainsi pêle-mêle rendu responsable des viols collectifs, de la violence intersexe, des viols au Rwanda et en Bosnie. Il est même comparé aux chambres à gaz… Une seule chose en ressort clairement : filmer le sexe n’est pas anodin. Les articles et ouvrages consacrés au genre sont extraordinairement nombreux. Les études sérieuses le sont moins, on se donne rarement la peine d’enquêter sur les réactions des hommes qui consomment du porno. On préfère imaginer ce qu’ils ont dans le crâne que poser directement la question.

David Loftus, dans Watching sex, how men really respond to pornography, interroge justement cent personnes de sexe masculin, de profils divers sur leurs réactions face au porno. Tous racontent avoir découvert le porno avant l’âge légal. Dans l’échantillon évoqué, aucun des hommes ne déclare en avoir été mortifié. Au contraire, la découverte du matériel pornographique s’associe chez eux à un souvenir agréable, constructif de la masculinité de diverses manières, soit ludique, soit excitant. Deux hommes font exception, tous deux homosexuels, qui racontent que la chose sur le coup a été difficile parce qu’ils savaient, confusément, être attirés par des hommes, mais sans l’avoir clairement formulé. La vision du matériel pornographique, dans les deux cas, les a obligés à identifier clairement leurs types d’attirance.

Cette expérience est selon moi une piste intéressante pour comprendre la violence du rejet volontiers fanatique, aux limites de la panique, dont le porno fait l’objet. Censure et interdiction sont réclamées à cor et à cri par des militants effarés, comme si leur vie en dépendait. Cette attitude est objectivement surprenante : est-ce qu’une levrette en gros plan menace la sureté de l’Etat ? Les sites anti-porno sont plus nombreux et plus véhéments que les sites contre la guerre en Irak, par exemple. Etonnante vigueur à propos de ce qui n’est qu’un cinéma de genre.

Le problème que pose le porno, c’est d’abord qu’il tape dans l’angle mort de la raison. Il s’adresse directement aux centres des fantasmes, sans passer par la parole, ni par la réflexion. D’abord on bande ou on mouille, ensuite on peut se demander pourquoi. Les réflexes d’auto censure sont bousculés. L’image porno ne nous laisse pas le choix : voilà ce qui t’excite, voilà ce qui te fait réagir. Elle nous fait savoir où il nous faut appuyer pour nous déclencher. C’est là sa force majeure, sa dimension quasi mystique. Et c’est là que se raidissent et hurlent beaucoup de militants anti-porno. Ils refusent qu’on leur parle directement de leur propre désir, qu’on leur impose de savoir des choses sur eux-mêmes qu’ils ont choisi de taire et d’ignorer.

Le porno est un vrai problème : il défoule le désir et lui propose un soulagement, trop rapidement pour permettre une sublimation. A ce titre, il a une fonction : la tension dans notre culture entre délire sexuel abusif ( en ville, les signes en appelant au sexe nous envahissent littéralement le cerveau) et rejet exagéré de la réalité sexuelle ( on ne vit pas dans une giga partouze perpétuelle, les choses permises ou possibles sont mêmes relativement restreintes). Le porno intervient ici comme défoulement psychique, pour équilibrer la différence de pression. Mais ce qui est excitant est souvent embarrassant, socialement. Rares sont ceux et celles qui ont envie d’assumer en plein jour ce qui les fait grimper aux rideaux, dans le privé. On n’a même pas forcément envie d’en parler avec nos partenaires sexuels. Domaine du privé, ce qui me fait mouiller. Cat l’image que ça donne de moi est incompatible avec mon identité sociale quotidienne.

Nos fantaisies sexuelles parlent de nous, à la façon détournée des rêves. Elles ne disent rien sur ce que nous désirons voir arriver de facto. Il est évident que beaucoup d’hommes hétérosexuels bandent à l’idée de se faire mettre par d’autres hommes, ou de se faire humilier, sodomiser par une femme, de la même façon qu’il est évident que beaucoup de femmes mouillent à l’idée de se faire violenter, gang banger ou baiser par d’autres filles. On peut également être gêné face au porno justement parce qu’il révèle qu’on est inexcitable alors qu’on se rêve en chaudasse insatiable. Ce qui nous excite, ou pas, provient de zones incontrôlées, obscures ; et rarement en accord avec ce qu’on désire être consciemment. C’est tout l’intérêt de ce cinéma de genre, si on aime lâcher prise et perdre connaissance, et c’est tout le danger de ce même cinéma, si justement on a peur de ne pas tout contrôler.
On demande trop souvent au porno d’être l’image du réel. Comme si ce n’était plus du cinéma. On reproche par exemple aux actrices de simuler le plaisir. Elles sont là pour ça, elles sont payées pour ça, elles ont appris à le faire. On ne demande pas à Britney Spears d’avoir envie de danser chaque soir qu’elle se produit sur scène. Elle est venue pour ça, on a payé pour voir, chacun fait son boulot et personne ne râle en sortant « je crois qu’elle a fiait semblant ». Le porno devrait dire la vérité. Ce que l’on ne demande jamais au cinéma, technique de l’illusion par excellence.

On demande précisément au X ce qu’on craint de lui : dire la vérité sur nos désirs. Je n’en sais rien moi, diu pourquoi c’est à ce point excitant de voir d’autres gens baiser en se disant des saloperies. Le fait est que ça marche. Mécanique. Le porno révèle crûment cet autre aspect de nous : le désir sexuel est une mécanique, guère compliquée à mettre en branle. Pourtant, ma libido est complexe, ce qu’elle dit de moi ne me fait pas forcément plaisir, ne cadre pas toujours avec ce que j’aimerais être. Mais je peux préférer le savoir, plutôt que de tourner la tête et dire le contraire de ce que je sais de moi, pour préserver une image sociale rassurante.

 


Extrait de, KING KONG THEORIE
Virginie Despentes
© Editions Grasset & Fasquelle, 2006.
Tous droits réservés de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Illustration de couverture : Marie Meier.

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