LA PREMIÈRE GORGÉE DE SPERME

unnamed-2La Salle de réveil
Marjorie Faust

Prologue

On prétend qu'il est impossible de violer un homme; on a tort.
Je ne parle pas de sodomie, ni même de violence mais bien seulement de relations sexuelles sans consentement préalable. Depuis un mois, je fais l'amour avec des hommes qui ne me connaissent pas et qui sont incapables de m'opposer la moindre résistance. Ils sont allongés sur une civière opératoire, vêtus d'une chemise d'hôpital en papier et ils dorment, sonnés par la narcose. Je suis au pied de leur lit quand ils se réveillent et ils ne voient qu'une infirmière, pas une amante.

Je ne pourrais pas les séduire en dehors de l'hôpital parce que je suis moche. J'exagère un peu, bien sûr, mais pas beaucoup. Je suis grosse, mais pas assez pour exciter les fétichistes de l'obésité, je suis un peu trop grande pour ceux que les naines font bander, je suis tantôt un peu trop et tantôt pas assez, mais je ne suis jamais bien. Je suis celle qui a " du charme", celle à qui l'on dit qu'elle a un joli nez parce que tout le reste donne envie de rire. Mes seins sont trop petits pour une femme de ma corpulence et mon cul est trop anguleux. Si mon physique m'avait permis de coucher avec tous les hommes dont je rêvais, je n'aurais pas souffert d'être laide, mais ils ne voulaient pas. J'aime les gars musclés avec des yeux de braise, et une grosse queue, ceux qui s'envoient les belles blondes ou les plantureuses rouquines.

Avant, je me faisais culbuter par des hommes ternes. Il m'est arrivé de me faire sauter par un beau mec, mais c'était par accident et il me le faisait comprendre: il fermait les yeux. J'étais la béance où venaient se soulager ceux qui n'avaient pas séduit mes copines, les jolies. Ils se vengeaient sur ma viande et prenaient leur plaisir à me faire mal. Maintenant, c'est autre chose. C'est moi qui les choisis, c'est moi qui décide du moment où je veux qu'ils jouissent, c'est moi qui prends l'initiative et qui mène le jeu.
Peu m'importe qu'ils dorment et qu'ils ne se souviennent pas de moi lorsqu'ils ouvrent les yeux. Ils sont beaux et je les baise. Un point, c'est tout.

Extrait de , La Salle de réveil, Marjorie Frost. Nouvelle extrait de La première gorgée de sperme, et autres textes.
© Editions Blanche, 2002, pour l'édition originale
© La Musardine, 2011, pour la présente édition

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