LA RÉVOLUTION DU PLAISIR

cimage_c167a4a65b-thumbc

Introduction

« Qu’est-ce que c’est ? »
Six paires d’yeux sombres me fixaient – ou plutôt la petite verge violette que je tenais à la main.
« C’est un vibromasseur », ai-je répondu en anglais, tandis que je me raclais les méninges pour trouver le mot arabe.
J’ai pensé dire : « un objet qui bouge rapidement », mais vu que cela pouvait s’appliquer à un mixeur à main, j’ai décidé de m’en tenir à ma langue maternelle pour atténuer la confusion que je sentais envahir la pièce.
L’une des femmes, nonchalamment lovée sur un divan près de moi, défit son hijab, et une cascade de cheveux noirs tomba sur son dos tandis qu’elle posait soigneusement son voile à côté d’elle.
« A quoi ça sert ? » demanda-t-elle.
« Eh bien, ça vibre », répondis-je avant de boire une gorgée de thé à la menthe et d’avaler une bouchée de baklawa sucré pour gagner du temps avant l’inévitable réplique.
« Mais pourquoi ? »

Comment j’en suis arrivée à présenter des sex-toys à des ménagères du Caire autour d’un café le matin, c’est une longue histoire. J’ai passé les cinq dernières années à voyager dans les pays arabes pour interroger les gens sur leur sexualité : ce qu’ils font, ce qu’ils ne font pas, ce qu’ils pensent et pourquoi. Selon le point de vue, cela peut ressembler à un travail de rêve ou à une activité très douteuse. Pour moi, c’est tout à fait différent : la sexualité est le prisme à travers lequel j’examine le passé et le présent d’une région du monde sur laquelle on écrit tant, mais que l’(on comprend si peu.

Bon, je reconnais que choisir la sexualité comme sujet de réflexion peut paraître étrange, étant donné le vent de révolte qui souffle sur le monde arabe depuis le début de la décennie, qui a non seulement emporté certains des régimes les mieux enracinés – à commencer par ceux d’Égypte, de Lybie, de Tunisie et du Yémen -, mais aussi leurs successeurs tâtonnants, et qui continuent de secouer la région. Cependant, certains observateurs sont allés jusqu’à affirmer que c’était l’énergie sexuelle de la jeunesse qui avait alimenté les révoltes. Je n’en suis pas sûre. J’ai souvent entendu des Egyptiens dire que leurs compatriotes passaient 99,9% de leur temps à penser au sexe, mais durant les jours grisants du début 2011, faire l’amour semblait, pour une fois, la dernière de leur préoccupation.

Pour autant, je ne pense pas que l’idée leur soit complètement sortie de l’esprit. Les comportements sexuels sont intimement liés à la religion, à la culture, à la tradition, à la politique et à l’économie, qui sont des paramètres à part entière de la sexualité – c’est-à-dire l’acte et tout ce qui l’accompagne, notamment les rôles et l’identité de genre, l’orientation sexuelle, le plaisir, l’intimité, l’érotisme et la reproduction. Ainsi considérée, la sexualité reflète les conditions qui ont mené aux soulèvements, et elle servira à mesurer le progrès des réformes durement acquises au cours des années à venir. Dans ses réflexions sur l’histoire de l’occident, le philosophe Michel Foucault décrivait la sexualité comme « un point de passage particulièrement denses pour les relations de pouvoir : entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre parents et progéniture, entre éducateurs et élèves, entre prêtres et laïcs, entre une administration et une population ». Cela vaut aussi pour le monde arabe : si l’on veut vraiment connaître un peuple, il faut commencer par regarder dans sa chambre à coucher.

Sans les événements du 11 septembre 2001, je n’aurai peut-être jamais ouvert cette porte. Je travaillais pour The Economist quand le monde a tété chamboulé. J’ai suivi une formation d’immunologie avant de devenir journaliste : je m’occupais donc de la rubrique « Science et santé », loin des grands débats politiques du temps. Depuis cette ligne de touche, je pouvais observer mes collègues se débattre avec les complexités du monde arabe. Je voyais leur confiance dans la puissance anglo-saxonne et leur enthousiasme pour le début de la guerre en Irak céder la place au doute, puis à la consternation. Pourquoi les Irakiens ne se précipitaient-ils pas pour embrasser le nouvel ordre mondial ? Pourquoi suivaient-ils aussi rarement la partition écrite à Londres et à Washington ? Pourquoi se comportaient-ils de manière tellement contraire aux attentes des Occidentaux ? Bref, comment fonctionnaient-ils ?

A mon sens, ces questions ne sont pas d’ordre géopolitique ou anthropologique, mais touchent à l’identité personnelle. Le monde arabe coule dans mes veines : mon père est égyptien, et à travers lui, les racines de ma famille s’étendent depuis le béton du Caire jusqu’aux champs de coton aux confins du delta du Nil. Ma mère vient d’une lointaine vallée verdoyante – un ancien village minier de Galles du Sud. Je suis donc à moitié égyptienne, bien que la plupart des arabes ne soient pas d’accord quand je le leur dis. Pour eux, il n’y a pas de « moitié » : si mon père est entièrement égyptien, alors moi aussi. Et s’il est musulman, alors je suis née musulmane. La famille de ma mère est chrétienne : son père était un pasteur et son frère, dans un élan d’ascension sociale, est devenu vicaire anglican de l’Église du pays de Galles. Pourtant, ma mère s’est convertie à l’islam en épousant mon père. Elle n’y était pas obligée : les hommes musulmans sont libres d’épouser des ahl alkitab, du gens du Livre – les juifs et les chrétiens. Pour ma mère, devenir musulmane était une question de conviction, pas d’obligation.

Je suis née en Angleterre et j’ai grandi au Canada avant que les « musulmans d’Occident » ne deviennent un sujet de discussion. Nous avions beau être peu nombreux à l’école (j’ai vécu dans une ville universitaire près de Toronto), je n’ai jamais vraiment réfléchi à la question. Il faut dire que j’ai été élevé avec un vernis d’Islam plaqué sur un style de vie très occidental : mes seules observances consistaient à ne pas consommer de porc ni d’alcool et à apprendre Al-Fatiha, le premier chapitre du Coran, que mes parents me faisaient réciter avant nos très britanniques déjeuners du dimanche. En tant que seuls musulmans du quartier, nous étions toujours les premiers à installer nos décorations de Noël, et Pâques ne passait jamais sans une poignée d’œufs en chocolat.

Pour ce qui est de l’Égypte, chaque année nous rendions visite à ma grand-mère Nuna Aziza et à un vaste cercle d’oncles, de tantes et de cousins. Nous étions les plus éloignés : ma mère était la seule Occidentale (khawagayya, en arabe égyptien) à avoir épousé quelqu’un de la famille, et pendant mon enfance, nous étions les seuls à vivre hors d’Égypte. Entre le prestige de mon père en tant que fils aîné et mon pedigree exotique, je jouissais de toutes les attentions. L’appartement de ma nuna était un véritable autel dédié à la petite branche exilée de notre famille : parmi les plantes en plastique, les bergers et les jeunes filles effarouchées en petits points brodés, des photos de nous s’entassaient sur les tables basses et les consoles, dont les fragiles pieds dorés semblaient trop faibles pour supporter le poids de tant d’affection. En grandissant, j’ai appris à aimer l’Égypte et à respecter l’Islam, mais je n’ai jamais songé à aller plus loin que la surface.

Au Canada, nombre des amis égyptiens de mon père critiquaient son choix de ne pas élever sa fille unique dans la foi de manière plus stricte. Je n’ai jamais appris la salat, le rituel de prière musulman, ni l’arabe. Il ne s’agissait pas d’un manque de conviction de la part de mon père. Fervent musulman, il prie cinq fois par jour et récite le Coran de mémoire chaque matin ; c’est un Hajji, il a fait le pèlerinage dans les villes saintes de la Mecque et de Médine ; il observe scrupuleusement le jeûne du ramadan et ne manque pas de payer la zakat, l’aumône pour les pauvres. Mais mon père a vu ses amis imposer l’islam et leur propre éducation arabe à leurs enfants - en particulier à leurs filles – comme un vaccin contre les méfaits supposés de l’Occident. Ce que ces parents percevaient comme un danger, leurs enfants l’envisageaient le plus souvent comme une opportunité et se détournaient d’un héritage culturel et religieux qui leur apparaissait comme un remède pire que le mal. Mes parents, au contraire, m’ont laissé la liberté de venir à ma religion et à mes racines de la manière et au moment que je le souhaitais.

Ce temps est venu après le 11-Septembre. Comme beaucoup de ceux qui vivent à cheval entre Orient et Occident, je me suis venue obligée de me pencher de plus près sur mes origines. Le choix de la sexualité comme prisme d’analyse est certes inhabituel, mais compréhensible au vu de ma formation. Mon travail à The Economist consistait en partie à écrire des articles sur le VIH, ce qui impliquait le triste devoir d’enquêter sur la propagation de l’épidémie mondiale. Chaque année, l’UNAIDS, l’agence des Nations unies chargée de suivre l’évolution de la maladie, publie des rapports remplis de statistiques alarmantes. Ce qui a toujours attiré mon attention, ce n’est pas le nombre démesuré de gens qui vivent avec le VIH en Afrique subsaharienne, en Europe de l’Est et en Asie, mais les faibles chiffres concernant la région arabe, où le nombre de personnes infectées ne représente qu’une fraction de ce qu’il est ailleurs. Comment, à l’heure des migrations de masse et de l’accessibilité instantanée, une partie du monde peut-elle apparemment rester immune face au VIH ? est-il possible que les habitants de cette zone n’aient tout simplement pas de pratique à risque, que le partage d’aiguille, les stocks de sang contaminé et le sexe non protégé n’existent pas pour eux ?

Lorsque j’ai commencé à poser des questions, j’ai découvert un fossé entre l’apparence que reflètent les statistiques officielles et la réalité privée. Tandis que de nombreuses personnes m’assuraient que le VIH n’était pas et ne pourrait jamais être un problème dans le monde arabe, je rencontrais des familles entières infectées et j’entendais les appels toujours plus pressants de ceux qui travaillaient pour enrayer l’épidémie. A force de fouiller, j’ai compris que le principal point de friction entre apparence et réalité touchait à la sexualité : un refus collectif de reconnaître tout comportement qui dévierait de l’idéal marital, réticence étayée par le dogme religieux et les conventions sociales.

Dans ses grandes lignes, ce panorama de la sexualité ressemble beaucoup à celui de l’Occident à la veille de la révolution sexuelle. Nombre des forces sous-jacentes qui ont provoqué le changement en Europe et aux États-Unis sont présentes dans le monde arabe moderne, ne serait-ce que sous forme embryonnaire : une lutte pour la démocratie et les libertés individuelles ; le développement rapide des villes et une tension accrue de la structure familiale ; un contrôle moindre de la communauté sur les comportements privés ; une population très jeune dont les influences et les attitudes divergent de celles de leurs parents ; une condition féminine en pleine mutation ; la transformation du sexe en un bien de consommation à travers le développement économique et la libéralisation. Ajoutez à cela une plus grande exposition aux mœurs sexuelles d’autres régions du monde par le biais des médias et des migrations. Tout cela amène à la question suivante : alors que les soulèvements politiques ébranlent la région, une révolution sexuelle est-elle à venir ?

En raison de différences historiques, religieuses et culturelles fondamentales, l’Occident ne peut servir de modèle aux changements qui se manifesteront dans le monde arabe. Le développement est un voyage, pas une course, et des sociétés différentes empruntent des modèles différents. Cependant, certaines destinations sont préférables à d’autres. Je pense qu’une société qui laisse les individus libres de prendre leurs propres décisions, de vivre leur sexualité comme ils l’entendent, qui les y éduque et leur en offre la possibilité sans pour autant porter préjudice aux droits des autres est de celles-là.je ne crois pas que cet horizon soit fondamentalement incompatible avec les valeurs sociales du monde arabe, qui fut autrefois plus ouvert à tout l’éventail de la sexualité humaine et pourrait tout à fait le redevenir. Pas de conflit irrémédiable non plus avec la foi dominante dans la région : si certains musulmans s’enferment dans leur religion, c’est à travers l’interprétation qu’ils en font.

Ce livre retrace l’histoire de tous ceux qui tentent de se libérer : les chercheurs qui osent sonder le cœur même de la vie sexuelle ; les érudits qui réinterprètent les textes traditionnels restreignant actuellement le champ des possibles ; les avocats qui luttent pour une législation plus équitable ; les médecins qui tentent de soulager les séquelles physiques et psychologiques ; les chefs religieux assez courageux pour prêcher la tolérance, quand ils parlaient autrefois de damnation ; les activistes qui arpentent les rues pour faire reculer les pratiques sexuelles à risque ; les écrivains et les réalisateurs qui remettent en question les limites de l’espace de parole concédé à la sexualité ; les blogueurs qui créent un nouvel espace de débat public. Il retrace également l’histoire de leurs adversaires, car après des décennies d’immobilisme, le nouveau paysage politique du monde arabe ouvre également à ces derniers de nouvelles opportunités.

Malgré les situations difficiles qu’il décrit, ce livre n’a pas pour but d’énumérer les dysfonctionnements du monde arabe, mais plutôt d’en souligner les aspects positifs, notamment la capacité des gens sur le terrain à résoudre leurs problèmes d’une manière qui leur est propres. Il ne s’agit ici ni d’un essai académique ni d’un récit exotique. En définitive, ce serait plutôt un album de photos prises par quelqu’un qui cherche à mieux comprendre la région afin de mieux se comprendre elle-même. Ceux qui attendent une encyclopédie ou un peep-show doivent chercher ailleurs.
Extrait de, LA REVOLUTION DU PLAISIREnquête sur la sexualité dans le monde arabe.Shereen El Feki Titre original : SEX AND THE CITADELpublié par Chatto & Windus et Pantheon Books, en 2013  ©2013. By Shereen El Feki ©Editions Autrement, 2014 pour la traduction française.

Laisser un commentaire