LE BOUCHER (EXTRAIT 2)

UNKNOWN 9

Alina Reyes

EXTRAIT

Cette nuit-là, quand nous étions rentrés si tard du concert, mon frère m’avait proposé de dormir chez lui.

J’avais dû me tourner plus d’une heure dans le petit lit du salon avant de me lever comme une somnambule, d’entrer dans la chambre de Daniel, me coucher à côté de lui.

Il m’avait prise dans ses bras, serrée contre son corps, et j’avais senti son sexe durcir contre mon ventre.
Il riait de me trouver là, nue en pleine nuit dans son lit ; et je sentais monter ma peur devant l’acte à accomplir, le corps de l’homme à découvrir. Je voulais aimer, je voulais Daniel, et j’accrochai désespérément ma peau à sa peau, ma chaleur à sa chaleur, et il entra en moi par deux fois, et par deux fois me fit mal et éjacula.

C’était déjà le matin. Je partis à pied. Je chantais et je riais. Je n’avais pas senti venir le plaisir suprême, mais j’étais dépucelée et folle de l’amour.

Je m’étais levée dans le noir et comme une chatte dans la nuit j’avais marché dans le couloir sombre vers Daniel, le trou au ventre, vers l’homme chaud endormi au secret de son lit. Et les deux bêtes nocturnes s’étaient reconnues sans peine, il m’avait accueillie et prise contre lui, j’avais touché sa peau et flairé son odeur, il avait mis son sexe dans le mien.

Son sexe dans le mien. A midi, j’en avais encore envie, mais je n’avais pas osé téléphoner. J’avais appris le soir seulement que Daniel était parti en vacances dans sa famille.

En rentrant chez moi, ce matin-là, j’avais dévoré trois oranges, je m’étais souvenue de tout, je ne pouvais pas m’en empêcher de sourire. Je ne savais pas encore qu’il s’en allait. Je ne savais pas encore qu’il allait si souvent partir et revenir si rarement, qu’il y aurait tellement d’attente, si peu de nuits et jamais de jouissance.

Je regardai le boucher, et j’eus envie de lui. Il était laid, pourtant, avec son gros ventre moulé dans le tablier taché de sang. Mais sa chair était aimable.

Etait-ce la chaleur de cette fin d’été, ces deux mois loin de Daniel, ou les mots baveux du boucher à mon oreille ? J’étais dans un état d’excitation à peine supportable. Les hommes qui entraient dans le magasin, je les déshabillais du regard, je les voyais bandants, je me les fourrais entre les jambes. Les femmes que le boucher et le patron désiraient, je leur levais la jupe, je leur ouvrais les jambes, et je les leur donnais. J’avais la tête pleine d’obscénités et d’insultes, mon sexe me montait jusqu’à la gorge, j’avais envie de me soulager de la main derrière la caisse, mais cela n’aurait pas suffi, pas suffi.

Cet après-midi, j’irais chez le boucher. Daniel. Vois comme je suis, pantelante et misérable. Pose tes mains sur ma tête, Daniel, que ma colère s’en aille, que mon corps se calme. Prends-moi, Daniel, fais-moi jouir.

Crédit photo: Tous droits réservés
©Editions du Seuil, juin 1988
A PROPOS DE L’AUTEURE : Alina Reyes est née en 1956 près de Bordeaux. Son premier roman, Le Boucher (1988), l’a imposée parmi les grands noms de la littérature érotique féminine. Journaliste et écrivain, Alina Reyes construit, depuis son premier roman, une œuvre littéraire marquée par le questionnement du corps revendiqué comme acte politique : l'érotisme ou le refus de la chair y traduisent l'aspiration de l'être à une difficile, voire impossible, libération. Elle a publié, à ce jour, une vingtaine de romans et réalisé un court-métrage, Métamorphoses, dans la série « L'érotisme vu par (des écrivains) », pour Canal + en 2001.

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