LE CHOEUR DES FEMMES-EXTRAIT 1

- Pour être aimé, soyez discret, la clé des coeurs

Martin Winckler
EXTRAIT 1

 

Comment on faisait? Ah! Comment on faisait…
D’abord, on pensait: c’est pas possible, pas déjà, pas encore, pas maintenant, pas cette fois-ci, pas avec lui, putain pas avec lui!

Après, on se disait: je me suis peut-être trompée, et on recompte et on essaie de se souvenir si les dernières c’était bien le vendredi d’avant les vacances, ou bien le premier vendredi des vacances, comme cette année on n’est pas partis tout de suite je ne me vois pas les avoir à la plage, mais est-ce que c’était huit ou quinze jours avant, parce que huit jours près ça change tout, si c’était le deuxième vendredi ça me fait que deux jours de retard , si c’était le premier ça m’en fait dix et je me vois  vraiment pas aller chez le médecin pour lui demander une prise de sang, déjà que la dernière fois il m’a dit: «  Vous ne trouvez pas que vous avez assez d’enfants comme ça? » — comme si je les faisais pour m’amuser…
Ou alors on espérait que celle-ci, au moins, elle ne tiendrait pas. Ça ne tient pas toujours. Dieu merci! Ma tante m’a raconté que pendant dix ans elle a été enceinte trois fois par an et que deux fois sur trois ça ne tenait pas: au bout de deux mois, comme une horloge, elle se mettait à saigner et elle faisait une fausse couche. Enfin, à la longue, ça lui en a quand même fait sept et ça s’est arrêté seulement quand elle a fait une hémorragie à l’accouchement du dernier — ils lui ont enlevé l’utérus pour qu’elle ne perde pas tout son sang.
Ou alors, on essayait des trucs: sauter à la corde pour le décrocher, boire des remèdes de la vieille qui habite au bout de la rue ou dans la ferme juste en dehors du village — ou alors on cherchait dans le placard pour voir s’il n’y avait pas de médicaments interdits pendant la grossesse ou juste un peu périmés, pas trop, histoire de pas se faire trop de mal à soi.
Parfois on allait voir le médecin quand même et on lui disait qu’on n’avait pas ses règles et on demandait quelque chose pour les faire revenir. Et il y en avait qui vous regardaient de haut et qui vous disaient: je ne peux rien faire pour vous. Et il y en avait d’autres qui baissaient les yeux sur leur ordonnance et qui gribouillaient quelque chose dessus et qui vous la tendaient et vous poussaient dehors, et vous jetiez l’ordonnance parce que vous saviez que ça ne servirait à rien. Et de temps à autre il y en avait un qui disait: «  On va essayer quelque chose, mais je ne peux pas vous jurer que ça va marcher », et on voyait bien qu’il faisait de son mieux mais qu’il était comme vous, il ne savait pas, c’était pas le bon dieu, il n’était que docteur et c’était déjà bien qu’il vous écoute, qu’il ne vous fasse pas les gros yeux, qu’il vous donne le sentiment qu’il était en sympathie.
Et puis parfois, on sortait de là, et on n’avait pas de solution ou le médicament à l’essai n’avait pas marché et on sentait les nausées monter, les seins gonfler à ne plus pouvoir dormir — quand on dort sur le ventre c’est pas de pot—, les odeurs vous monter à la tête chaque fois qu’on sort dans la rue ou qu’on entre chez quelqu’un , et alors, à bout de nerfs, on en parlait à une cousine, à une amie à qui on pouvait se confier, il n’y en avait pas tant que ça, et cette amie vous disait: «  Je connais une femme à qui c’est arrivé et qui a trouvé quelqu’un qui s’occupe de ça. » Et elle vous donnait l’adresse.
Parfois le quelqu’un était un docteur, qui avait pignon sur rue et qui vous recevait dans son cabinet, à qui vous expliquiez ce qui vous amenait et qui vous disait qu’il pouvait vous arranger ça mais que ça coûtait tant. Et là, ou bien vous aviez ce qu’il fallait ou bien vous ne l’aviez pas. Et si vous l’aviez, ou si vous aviez quelqu’un pour vous prêter la somme, vous vous disiez: «  Je vais mettre du temps à rembourser, mais au moins je m’en tire à bon compte. »
Parfois, le quelqu’un était beaucoup moins reluisant. Une femme qui vous recevait dans son appartement ou sa loge de concierge, et on se demandait où «  ça » allait se faire.
Et puis, le jour venu, c’était tout l’un ou tout l’autre. Que l’endroit soit chic ou sordide, ça pouvait se passer bien, ça pouvait se passer mal, ce n’était pas seulement ce qu’on vous faisait qui comptait, c’était aussi l’humiliation, la peur, le sang, la couleur, la honte.
Et quand ça passait mal on pouvait se retrouver à saigner sans arrêt et à souffrir le martyre et à faire de la fièvre ou même un empoissonnement du sang, et j’en connais quelques-unes  qui se sont retrouvées à l’hôpital jaunes comme un coing dans un lit de réanimation que personne ne voulait approcher, personne ne voulait les prendre, pas même avec des pincettes, comme si elles avaient eu la peste puisqu’on pouvait pas leur en parler, on pouvait pas leur demander comment elles étaient arrivées là — d’ailleurs les docteurs ne voulaient rien savoir, les infirmières ne voulaient rien entendre, et souvent c’étaient les aide-soignantes qui vous donnaient un regard de compréhension — Moi aussi ça m’est arrivé, c’est un mauvais moment à passer mais vous verrez, vous allez vous en sortir — même si elles savaient que vous aviez une bonne chance d’y rester.
Et même quand ça se passait bien, vous aviez du mal à le croire, et vous viviez quand même dans la peur que ça se reproduise, dans la peur d’être enceinte une nouvelle fois, et dans l’horreur qu’il vous touche parce qu’après tout c’est bien sa faute, ou dans la culpabilité de ne pas le laisser s’approcher alors qu’il est si gentil et que vous ne lui avez pas dit pour ne pas le décevoir, pour ne pas l’inquiéter, pour qu’il ne se fasse pas de souci, il s’en fait bien assez comme ça.
Et ça, c’était quand on était mariée, qu’on avait déjà été enceinte en le voulant, qu’on avait accouché, qu’on avait touché tout ça du doigt…
Mais quand on n’était qu’une gamine…
 
 
Crédit photo: Unknown. Tous droits réservés
Le choeur des femmes, Martin Winkler.© P.O.L éditions, 2009. Tous droits réservés.

A PROPOS DE L'AUTEUR: Martin Winckler, 
de son vrai nom Marc Zaffran, est né en 1955 à Alger. Après son adolescence à Pithiviers (Loiret) et un séjour d'une année à Bloomington( Minnesota), il fait des études de médecine à Tours entre 1973 et 1982.
Écrivain depuis l'enfance, il commence à publier des textes de fiction dans la revue Prescrire et Nouvelles Nouvelles au milieu des années 1980. Son premier roman, La Vacation, paraît chez P.O.L en 1989.
Entre La Maladie de Sachs ( POL, 1998; adapté au cinéma en 1999 par Michel Deville) et Le Chœur des femmes ( POL, 2009), il a publié une quarantaine d'ouvrages: romans, anthologies, contes, essais consacrés aux soins et aux arts populaires. Entre 2001 et 2003, il est le premier écrivain français a pré publier en feuilleton interactif, sur le site de POL, deux grands livres autobiographiques: Légendes et Plumes d'Ange.
En 2002 et 2003, sur France Inter, il écrit et lit chaque matin Odyssée, une chronique scientifique décalée qui marque durablement la mémoire des auditeurs. En 2009, après avoir reçu une bourse des chercheur invite au CREUM ( Centre de recherches en éthique de l'université de Montréal), il émigre au Québec et s'installe à Montréal avec sa famille. Martin Winckler anime régulièrement deux sites web très fréquentés par les internautes: Winckler's Webzine ( www.martinwinckler.com), consacré à l'information sur la contraception et à la critique du système de santé; et Chevalier des touches (http//wincklersblog.blogspot.com/) , un " blog pour écrivants".

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