À L’ORIGINE DU PSEUDONYME…

“I am mine.
before i am ever anyone else’s”

― Nayyirah waheed

 

Mon entrée dans la sexualité s’est faite par le viol. C’est l’acte qui m’a inscrit dans mon sexe. Dans mon corps. Dans l’intime. Et à la genèse de mon intérêt pour les questions féministes, il y a le saccage de mon intimité lorsque j’avais tout juste 11 ans.

La première fois que j’ai parlé de mon agression, j’avais 19 ans et c’est à l’homme que je m’apprêtais à épouser, qui allait devenir le père de ma fille, que je me suis confiée. Cet été, et seulement pour la troisième fois de façon publique, je l’ai évoqué devant les femmes afro-descendantes issues des diasporas, réunies dans le cadre du premier anniversaire du réseau Dear Mama, dédié à la maternité et à la féminité. Je leur expliquais la raison d’être de mon pseudo, Me My Sexe and I®, sur les réseaux sociaux. Et pourquoi celui-ci contenait dans son intitulé le terme sexe. L’importance que celui-ci revêtait dans mon travail. Et dans ma vie.

C’est assez triste à dire, mais avant le ravage de mon intimité, je n’avais aucune conscience de mon corps. Et encore moins de mon sexe. Même si j’étais précocement réglée et dotée d’attributs extérieurs de féminité visibles (j’affichais à 11 ans, un 95B de poitrine et une morphologie qui pouvait laisser à croire que j’étais bien plus âgée), mon anatomie m’était étrangère, comme à beaucoup de petites filles. Qui plus est, éduquée par deux hommes ; les fils issus du premier lit de ma mère, africains de surcroît, je grandissais dans un environnement peu commun, et la présence féminine y était sporadique, au gré des liaisons de ces derniers. Je n’avais pas de référente féminine adulte, à qui me confier, qui aurait pu m’informer et me permettre de m’approprier ces transformations.
A 11 ans lorsque je fus violée sur le canapé du salon, la télé allumée et la main de mon violeur pressée sur ma bouche, je ne savais donc rien des choses du sexe. J’ignorais que mon physique pouvait déclencher ça. Figurer une invitation pour un homme à s’emparer de mon intimité.

Mon agresseur était jeune, il avait tout au plus 25 ans. Je le connaissais bien. Je l’aimais même beaucoup. Le considérant comme un grand frère, bienveillant, un ami auquel je pouvais me confier et qui me semblait-il, ne me prenait pas pour une gamine. Ce jeune homme était l’un des frères de celle qui était alors la « régulière » de celui devenu depuis peu mon tuteur légal – le fils cadet de ma mère, dont j’allais grandir sous le toit, avant de m’enfuir à 17 ans pour ne pas mourir. Mais ça, c’est une autre histoire…

J’ai conservé peu de souvenirs de l’acte lui-même. Je me souviens que la minute d’avant, nous chahutions sur le canapé comme nous l’avions déjà fait plusieurs fois auparavant, et qu’en une fraction de seconde, je me suis soudain retrouvée sous lui. Je me souviens de la poussée brutale de ses hanches entre mes jambes. Du poids de son corps sur le mien. De son odeur. Ou plutôt de celle de sa sueur. Et de ses ahanements dans mon oreille. Du sentiment d’impuissance que je ressentais et d’un détail, qui reste aujourd’hui encore le résidu prégnant de ce moment. Ce détail- séquelle de cet instant, fait que je ne supporte toujours pas, 36 ans plus tard, qu’on bloque mes poignets, au-dessus de ma tête. C’est ce qu’il me fit, pour achever sa besogne et trois décennies plus tard, je ne permets toujours à aucun de mes amants de m’immobiliser de la sorte, jeux amoureux ou pas. Je ne permets de toutes façons pas, en règle générale, qu’on se saisisse de mes poignets.

Je me suis retrouvée seule avec cet homme-là, ce soir-là, dans cet appartement et sur canapé, parce que sa sœur et celui qui était alors mon tuteur étaient de sortie, et qu’il s’était proposé pour me garder. J’imagine que l’occasion lui avait paru trop belle. J’ai aujourd’hui encore, l’intime conviction qu’il avait prémédité cet assaut, et pire encore, que je n’étais probablement pas la première jeune fille dont il gagnait ainsi la confiance pour en abuser ensuite. J’en ai même la certitude.

Quand tout fut fini et que mon « frère » rentra en compagnie de sa compagne, rien ne fut dit. Même si mon violeur et moi-même étions assis chacun, en bout de canapé, et que je serrais de ma main gauche ma jupe comme si ma vie en dépendait, et de la droite le coin du canapé à m’en blanchir les jointures, aucun des deux adultes qui venaient de rentrer ne me demanda s’il s’était passé quelque chose. De toutes façons, même si je l’avais voulu, je n’aurais pas su quoi dire. Je n’étais pas munie des mots pour décrire ce qui m’avait été fait. Je ne savais pas le qualifier. Mon vocabulaire ne comportait pas le terme viol. Je ne l’avais jamais entendu dans mon environnement, et mes lectures d’alors ne comportait pas de terme de ce genre. Mon « frère » s’adressa juste à moi en me disant d’aller dans ma chambre, celle que j’occupais dans le deux-pièces où nous logions. Et rien de plus. Et dans la chambre, je refermais la porte derrière moi, j’enlevais ma culotte souillée de sperme, et la jetait par la fenêtre, dans la rue. Sans hésitation et sans pleurer.

J’ignorais alors que la rage que je mis dans mon geste me venait de très loin. Que le viol était la manière la plus banale de devenir femme, dans ma famille. Je découvrirai seulement des années plus tard, en rassemblant les éléments de mon histoire personnelle, que les femmes dans ma famille, pour la plupart mariées contre leur gré – à commencer par ma propre mère, s’étaient toutes ainsi vues dérober leur intimité corporelle. Aucune d’entre elles- moi y compris, n’avait jamais choisi son premier partenaire sexuel. Et ce que j’avais vécu, était en fait une expérience ancestrale et partagée par nous toutes. C’était de la sorte que, par « chez moi », les filles « devenaient » femmes, et qu’elles faisaient leur entrée dans la sexualité. Seulement, lorsque je jette ma culotte ce soir-là, j’ignore tout de cette reproduction. Même si quelque chose en moi, le sait. Et se révolte.

Le lendemain, c’est à la bibliothèque que je vais me rendre pour essayer de trouver dans les livres, une explication de ce qu’on m’a fait. Je suis une petite fille qui trouve refuge dans la lecture depuis mon arrivée en France, quelques années plus tôt. Et il me paraît évident, que quelque part, parmi tous ceux de la bibliothèque en bas de chez moi, il y en a bien un qui doit raconter, expliquer, décortiquer ce qui m’est arrivé. Je vais aussi subtiliser à la librairie de la Presse rue de Rocroy, des ouvrages qui ne sont pas disponibles à la bibliothèque et planquer sous mon matelas ces titres, toujours dans la même optique ; comprendre ce qu’on m’a fait et disposer du vocabulaire pour en parler, même si je n’en parle à personne.

C’est en lisant « Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage » de Maya Angelou que je vais pour la toute première fois avoir la conviction qu’il m’a été fait quelque chose de mal. De brutal. De sale. Qui aurait mérité une autre réaction de mon entourage. En effet, si mon agresseur n’est jamais reparu dans notre maison, et son nom n’a plus jamais été mentionné sous notre toit, personne n’a jamais cherché à savoir ce qui s’était passé. Personne ne s’en est excusé.
Est-ce que mon « frère » s’est mis à me battre, après cet incident, parce qu’il s’est senti impuissant à me protéger ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’au lieu du réconfort, du soutien, de l’accompagnement requis, c’est la brutalité physique et verbale – celle de la ceinture, parfois des poings, le dénigrement et les injures, qui vont devenir mon quotidien. Comme si je devais être punie, dressée, mâtée, vissée pour ce qui s’était produit. Jusqu’à ce qu’à 17 ans, je prenne la poudre d’escampette pour pour sauver ma peau.

Entretemps, je vais m’atteler à définir et revendiquer mon propre corps. L’agression qui m’a brutalement fait prendre conscience de celui-ci -alors qu’il m’était jusqu’alors étranger, et par la même doté d’un nouveau ressenti, couplé à cette quête dans les livres des mots pour le dire, vont signer le début de mon épopée intime. Profondément et durablement modifié mon rapport au monde.
Une fois identifié le viol, l’agression et son corollaire de violences, et compris que ce qui m’a été fait été injuste – mais plus encore que la réaction de mon entourage n’était pas appropriée, je vais éprouver le besoin de me forger un autre imaginaire, sur le sexe notamment, à la faveur des passages érotiques, sensuels, pornographiques glanés dans des ouvrages qui ne sont pas de mon âge. Ces lectures vont me permettre de refuser de rester pour toujours étrangère à moi-même. De reprendre possession de ma chair. Réécrire le vécu et les émotions engrangées par mon corps. Réaffirmer la tutelle de mon être. De mon désir. D’abord dans ma tête. Puis à la vingtaine passée, dans mon corps.

En effet, c’est avec la masturbation que je vais tardivement, pour la toute première fois avoir le sentiment de recouvrer toute ma personne. Le viol m’avait désancrée, avait déplacé mon centre de gravité. La masturbation va me permettre de me replacer au centre de mon être. Prendre conscience de mes ressources en devenant l’actrice de mon propre plaisir, artisane de ma volupté. Elle va être ma manière de renouer avec un moi qui n’avait pas eu le temps d’émerger suite à l’agression, de me reconnecter à une intensité sexuelle et sensuelle dont je suis seule dépositaire. Et c’est dans cette reconquête de mon corps qui m’avait été ravi par l’agression, dans la souffrance, la beauté, et la force de mon sexe que je vais me réapproprier mon féminin. Aimer être femme.
Aujourd’hui encore, c’est à l’aune de cet apprivoisement, de la conscience de mon droit à disposer de mon sexe à ma guise, à définir et en revendiquer la jouissance, la joie, et le sacré, penser le plaisir pour moi, que s’articulent mes ressentis, mon féminisme, mon travail et mes engagements.

De cette relation entretenue au sens propre avec mon sexe – et le fait que j’ai refusé d’en être exclue et sois parvenue à bricoler avec trois bouts de ficelle sa réappropriation, découle le fait que mon intime soit féministe, et mon féminisme reste intime car il est avant tout, une conversation avec moi-même. Inscrit dans la chair et le ressenti. L’intime et le personnel. Quintessence de ce qui me fut fait (et fut fait avant moi, aux femmes de ma famille), et de ce que je suis parvenue à conquérir par moi-même.

Me My Sexe and I®, raconte donc l’histoire de cette relation tissée entre moi  et mon sexe et la façon dont j’ai choisi d’incarner mon féminin. L’importance qu’il revêt.Il parle aussi de façon figurée, de mon appartenance à la famille des femmes, et du sort qui nous est fait (in) justement au nom de ce même sexe. Au sens propre, et figuré.

C’est aussi le lieu d’où je revendique le droit des femmes et de leurs filles à une sexualité libre, non coercitive et solaire, persuadée qu’aucune femme, aucune fille ne devrait jamais avoir à considérer son sexe, être de ce sexe, comme une source de douleur et de honte. Et l’espace d’où j’aspire à un monde meilleur ; où les sexes des femmes n’appartiendraient ni aux hommes, ni à leurs religions, ni à leurs coutumes, mais à soi-même. Abrité dans un corps ni impur ni sale, mais véhiculant le divin, le sacré, le beau, la joie- celle d’être femme et de s’appartenir. D’être incarnée, et puissante. Avec la conviction chevillée au corps que, plus nous serons nombreuses individuellement à investir au sens propre notre sexe, à l’honorer, le chérir,  le célébrer, être heureuse d’être et d’émaner de lui (et apprendrons à nos filles à en faire de même), plus au sens figuré, il sera respecté et estimé, universellement.

 

Axelle Jah Njiké

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