QUI A PEUR DU POINT G?

lifestyle4-02OdileBuisson

Introduction

La famille dont je suis issue n’aimait pas les filles. J’en ai très jeune été renseignée par ma terrible grand-mère paternelle, Germaine, née au début du siècle dernier et qu’on appelait « Mémé ». Mémé expliquait doctement à qui voulait l’entendre : « Les filles, c’est sournois et compliqué, alors que les garçons, eux, sont beaucoup plus simples et francs du collier. »

Mémé Germaine était veuve d’un commandant de marine. L’homme étant toujours en mer, Mémé avait sauté avec enthousiasme dans une culotte qu’elle ne devait jamais plus lui rendre. Mi- bretonne, mi- dragonne, elle s’était bien débrouillée seule avec ses deux fils pendant la guerre. Femme, elle avait vécu comme un homme, décidant de tout et habituée à ce qu’on lui obéisse : c’est sans doute la vie des filles, plutôt que les filles, qu’elle n’aimait pas. Car elle n’était pas rancunière avec moi. Chez elle, je jouissais des plus grandes libertés : je pouvais me coucher à pas d’heure, boire du café et dévorer des kilos de tartines au beurre salé, ramasser du goémon sur la plage ou mieux encore … cirer la tombe de Pépé. J’adorais aller au cimetière avec elle, je lisais le nom des défunts et elle me racontait qu’un tel était un vaurien et qu’un autre avait fait un gosse à truc ou à machin. Qu’importe mes six ans ! Ainsi, lorsqu’elle croisait dans le village une fille mère de sa connaissance, cette vraie mégère l’interpellait : « Hein, Marie-Louise, c’est plus facile à rentrer qu’à sortir ! » Je pressentais alors des choses interdites car je voyais s’inscrire en rouge sur le visage de la fille un halo de honte absolue qui me faisait, à moi aussi, mal au cœur.

Pour cette bretonne granitique, peu instruite, une femme était soit une sainte soit une pute. Sans doute, Mémé appartenait à la première catégorie, car elle était une « femme propre » comme elle aimait à le rappeler. C’est ainsi que j’ai appris qu’il y avait des filles propres et des filles sales (il va s’en dire que les garçons étaient tous propres). Quand je faisais ma toilette, elle me criait : « N’oublie pas ta petite boutique ! » Ma mère ne me disait jamais rien de tel mais je comprenais tout de suite ce dont il s’agissait. Cela pouvait être joli une petite boutique mais cela pouvait être aussi obscur, sentant le beurre rance… Je lavais donc à grande eau savonneuse mon entrejambe sans jamais oser explorer au-delà des petits replis lisses et souples de la petite fleur que mes doigts connaissaient par cœur.

Un jour, il me vint une « idée de singe », comme avait coutume de dire ma mère en levant les yeux au ciel. Je décidais qu’il était temps pour moi de pisser debout comme des garçons que j’avais vu faire à la plage. Je dis à ma grand-mère qui m’accompagnait : « Mémé, maintenant je veux faire comme cela. » D’autorité, je me plaçais debout devant la lunette des toilettes en tentant d’attraper ce que je pouvais de ma fleur-boutique. Stupéfaite de cette demande inattendue, Mémé Germaine me dit d’un ton courroucé : « Mais voyons, tu ne peux pas toi ! Tu n’as rien du tout ! » Choquée par cette nouvelle et vexée comme un pou, il me fallut bien baisser culotte et m’asseoir sur la lunette. Les coudes sur les cuisses, j’attendais que le pauvre petit filet vertical fasse le glouglou habituel dans l’eau de la cuvette. Mémé avait été très affirmative et je me désolais de ne jamais pouvoir réaliser un bel arc de cercle jaune et brillant voire de le faire tournoyer dans l’air comme j’avais vu faire mes copains de plage. J’enrageais. Cette nouvelle surprenante me désolait car si je n’avais rien, c’est probablement que je ne valais rien non plus. La conscience de mon indignité surgit dans ma tête à pas feutrés puis s’y installa pour de longues années.

Mon frère était moins frondeur et je l’ai souvent méprisé pour cela, mais envié aussi car les raclées m’étaient spécifiquement destinées. Pourtant, si je savais que je défiais le grand mâle, rien ne pouvait m’empêcher de le provoquer. Je ne valais rien, je n’étais rien, alors autant en profiter pour essayer d’exister. J’y retournais à coup sûr et mon père hurlait en me corrigeant que ce n’était pas une « pissouse » qui lui ferait la loi. J’en pris mon parti, en méprisant en secret cette conjuration des mâles.

Ma mère, d’un dynamisme hors du commun, affairée tout le jour à ses tâches ménagères, nous parlait rarement d’autre chose que des évènements du quotidien. Cependant, elle était très prolixe pour décrire le traumatisme majeur qu’avait été son accouchement et ma naissance. Une phrase énigmatique accompagnée d’une moue d’écœurement douloureux lui revenait souvent : « Je faisais tout dans ce lit ! » L’accoucheur de ma mère s’était aussi écrié : « Arrêtez madame ! Vous allez tout faire sauter ! »

Évidemment, un bébé, c’était des frais supplémentaires. J’ai donc su assez tôt que j’étais un accident et, des années plus tard, ma tante m’a raconté assez maladroitement comment sa sœur avait pris des bains de pieds à la moutarde pour faire revenir ses règles. Je n’avais donc pas été désirée et en plus j’étais moche. « On aurait dit une fille de cirque, tu étais violacée », avait coutume de dire ma mère. J’encaissais.

Une autre fois, j’ai aperçu du sang dans la cuvette des toilettes. Interrogée, maman a fini par m’expliquer le phénomène bizarre des règles. Du sang tous les mois, et vlan ! Une tuile de plus ! Je commençais à saisir pourquoi Mémé répétait que les filles c’était compliqué.
Sous l’insistance de maman et sans doute pour avoir la paix, mon père cédétiste de gauche a accepté de m’inscrire chez les bonnes sœurs. A la sortie de l’école, quand les parents chics venaient chercher leurs gamines, maman s’attardait parfois converser avec la bonne société et je l’entendais dire régulièrement au vu de mes résultats scolaires plus que moyens : « Il est plus important pour un garçon de faire des études que pour une fille, une fille parvient toujours à se marier. »

Je dois ici remercier ma famille de ne pas trop avoir aimé les filles car ses membres ont inoculé chez moi le germe de la rébellion. Quant aux volées de mon père, elles m’ont appris le courage physique et installé une absence totale de peur vis-vis de l’autorité masculine : ni maître ni tribun. Nous les femmes, nous ne sommes rien alors soyons tout ! Je dois ajouter que j’adore mes parents et que je leur porte une admiration sincère pour leur parcours de vie. Ma mère voulait que je devienne institutrice, je choisis la médecine avec une vague idée de m’occuper des femmes : les tabous, les mystères, les mensonges, les humiliations avaient occupé mon enfance pour que j’aille y voir de plus près. C’est ainsi que dans les années quatre-vingt, je débutais ma spécialité : j’avais choisi comme par hasard de faire de la gynécologie-obstétrique, ce qui n’étonnera aucun psychanalyste.

Durant ces années de travail acharné, je fis profil bas. Lorsqu’un chirurgien me coinçait avec un chariot dans le couloir de l’hôpital en me regardant droit dans les yeux, je piquais un fard sans piper mot. En gynécologie, un professeur aux dents mal rangées sur une petite moustache fine avait l’habitude de nous dire : « Mesdemoiselles, sachez que l’IVG pour moi, c’est Insuffisance Ventriculaire Gauche. » On se taisait toutes mais, quand ce « patron » venait faire cours avec sa jeune maîtresse, on se disait en riant que pour elle, IVG, ce serait évidemment la loi Veil. A un autre, une étudiante enceinte de trois mois avait osé dire qu’elle ressentait des douleurs. Elle fur reprise vertement par : « Seule la grossesse extra-utérine est douloureuse, madame, je vous conseille de vous en souvenir devant votre copie. » Il valait mieux continuer de se taire devant ces mandarins omnipotents. A cette époque, l’obstétrique était encore un milieu très masculin et les filles n’étaient que tolérées.

Je me suis dépêchée de terminer mes études et j'ai rencontré mon mari au restaurant universitaire : il était grand, insolent comme j’aimais et brillantissime. J’étais attirée par ce dont je croyais être dépourvue : l’intelligence. Nos diplômes obtenus, nous avons filé à Paris puis, les circonstances nous ont conduit à nous installer à Saint-Germain-en-Laye : lui comme psychiatre et moi comme échographiste car la médecine fœtale venait d’apparaître comme une nouvelle science et cela m’intéressait bigrement.

Des années se sont écoulées, avec la tête dans le guidon et la peur de mal faire. J’ai été élue au conseil de l’ordre départemental des Yvelines et j’ai reçu la tâche de m’occuper d’une revue trimestrielle : le Médecin des Yvelines. Au Printemps 2004, Richard Hanlet, vice-président de notre conseil me dit : « le chirurgien Pierre Foldès travaille dans ta ville et il répare le clitoris des femmes excisées, peut-être pourrais-tu l’interviewer pour notre revue ? » Pierre Foldès ? Je le connaissais de vue, et les rares fois où je l’avais croisé en ville, je lui avais trouvé l’air malcommode du type que l’on ne doit pas embêter. J’ai eu beaucoup de mal à le joindre : soit il venait de monter dans un train, soit il était dans un hélicoptère ou dans un avion à l’autre bout de la planète. Pas facile d’attraper un tel courant d’air ! J’ai fini par obtenir un rendez-vous un lundi matin de juillet.

Une demi-heure avant l’heure prévue, je me retrouvai à faire les cent pas dans le grand et vieux hall de l’hôpital royal de Saint-Germain-en-Laye. Il n’était pas question d’être en retard, d’abord parce que je soupçonnais le chirurgien d’avoir mauvais caractère (je me trompais !), ensuite parce que j’avais vraiment besoin de cet entretien pour boucler la revue dont je m’occupe encore. Je le vis arriver, à l’heure dite. C’était un costaud de haute taille, marchant d’une façon presque délicate qui semblait contredire les biscoteaux que je soupçonnais sous le blouson de moto. Cheveux blancs, yeux bleu marine impossibles à lire, sourire rare, bref l’allure baroudeur. Après les amabilités d’usage, il m’a fait entrer dans son bureau. En fait, c’était plus une cellule qu’un bureau, vu la taille de la pièce. Les murs étaient surchargés de photos de guerre : bouillie de chair, d’os brisés et de sang, membres amputés, enfants squelettiques, sourire réjoui du petit gamin privé de ses jambes. Toutes les fureurs d’une vie de chirurgien humanitaire étaient rassemblées sur la peinture jaune sale des murs hospitaliers. Il m’a traversé l’esprit que pour le quart de ces horreurs vécues, j’aurais fait la dépression nerveuse du siècle mais par expérience je sais que l’on s’habitue à tout.

J’ai aperçu derrière le petit bureau qui devait dater des années soixante-dix, une photo de Mère Teresa avec le chirurgien alors jeune et svelte. Elle, toute petite femme ridée, voutée comme cassée en deux, portant le voile blanc et bleu bien connu des Sœurs de la Charité, et lui se tenant debout derrière elle, semblant suivre avec attention une conversation à jamais perdue maintenant.

En manipulant un vieux magnétophone capricieux, j’attendais qu’il me raconte ses guerres ainsi que la technique chirurgicale de réparation des mutilations sexuelles qu’il avait mise au point. Bref, les conversations techniques préférées des chirurgiens, celles qui font fuir tout le monde dans les repas en ville. Il m’a alors tenu un discours à mille lieues de ce que j’avais prévu. Il m’a parlé de la douleur des femmes, de leurs mutilations qu’il comparait à un viol, de sa propre culpabilité d’être un homme qui voit des hommes faire cela à des femmes, de sa joie d’avoir fait comprendre aux exciseuses les malheurs qu’elles créaient chez les femmes, sans compter les décès de petites filles par des hémorragies cataclysmiques.

Je n’ai pas honte de dire que je découvrais tout. Je n’avais pas la moindre idée de l’atrocité des conditions de ces mutilations génitales : je ne connaissais pas l’Afrique, je ne connaissais pas les Africains et le clitoris était pour moi les deux pages du Précis d’anatomie clinique de Pierre Kamina (édition de 1979 !) que j’avais apprise à l’époque puis largement oubliées. Finalement, c’est moi qui lui ai demandé qu’il me montre la technique chirurgicale qu’il avait mise au point. Il avait travaillé quasiment seul durant trente ans avec une belle obstination, ignorant l’ironie, les railleries et l’inévitable jalousie de certains confrères. Les menaces téléphoniques anonymes et quelques agressions physiques – « Ne t’occupe pas de nos femmes ! » - ne l’inquiétaient pas. Il n’en tenait même pas compte.

Je suis sortie de cet entretien, l’esprit un peu chiffonné. Qu’avais-je fait moi-même pour dissoudre cet obscurantisme ? Rien du tout ! Pour les femmes, j’avais été une ignorante doublée d’une inutile. Vexation supplémentaire, c’était un homme qui venait de me donner (sans le savoir) une leçon sur le clitoris, à moi femme ! Que signifiait cette étrangeté ? Comment avais-je pu être aussi aveugle et sourde pendant toutes ces années ?

Quelques semaines plus tard, Pierre Foldès est venu me trouver à mon cabinet d’échographie. Il m’a demandé de l’aider dans ses recherches et notamment d’essayer de réaliser des échographies du clitoris. C’est avec l’excès de zèle bien connu des nouveaux convertis que j’ai accepté.

Depuis, six années ont passé. Parfois, je dis à Pierre en riant que ce travail, solitaire, acharné et toujours menacé changera la planète de façon irrémédiable. Et pourtant, tout était là sous notre nez (ou presque), mais…personne ne le voyait.

...

Extrait de, Qui a peur du point G ? Odile Buisson avec Pierre Foldès.
 © Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2011

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