QUI A PEUR DU POINT G?

 

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Saleté de chose !

Une sexualité féminine épanouie ne peut évoluer sans une connaissance du corps, il ne s’agit pas d’une connaissance académique mais plutôt d’une sorte d’amitié avec son corps. Être amie avec son corps et l’accepter tel quel est probablement le manque premier des femmes. Ce manque est culturellement appris et douloureusement intégré dès l’enfance : « Ne touche pas à ça, c’est pas beau », « On ne montre pas ça », « Cela ne se fait pas » … Toute la culture occidentale va dans ce sens : le sexe féminin est moche et impur. De fait, les sculpteurs sont magnifié le corps des hommes et caché celui des femmes. Les drapés des robes sont cependant voluptueux et magnifiquement rendus, on peut parfois apercevoir un mont de Vénus tendrement rebondi mais le reste est au secret, caché. Il se pourrait qu’il insulte la vue.

Les patientes me disent parfois en riant : « Je suis obligée de vous montrer mes horreurs », le rire est là pour atténuer le propos mais il s’agit bien de cela : le dégoût de son entrejambe et l’étrangeté de ses replis, de ses particularités. Les rares fois où un mari accompagne sa femme pour une échographie gynécologique, elle lui demande souvent de se retourner pour qu’il ne l’aperçoive pas dans la position : cuisses écartées, vulve exposée avec ses grandes et petites lèvres. Le mari très obéissant se retrouve alors au piquet, la face contre le mur du cabinet. Honte plutôt que pudeur. Le docteur Foldès m’a raconté des maris traînant leur femme à sa consultation et disant par ignorance, bêtise, mépris ou cruauté : « son sexe n’est pas normal », sous-entendu elle n’est pas conforme aux filles que j’ai déjà connues ou matées dans un film X. Verrait-on l’inverse ? Une femme se plaindre de la forme du gland pénien de son mari ? « Docteur, on dirait un chapeau de Boche, est-ce normal ? »

Il serait pourtant facile de dire aux jeunes gens que la vulve a une quantité infinie de formes et de tailles, que les petites lèvres peuvent être asymétriques, qu’elles peuvent dépasser très normalement des grandes lèvres, que le clitoris peut être enfoui sous un capuchon, que parfois la vulve peut être béante et les petites lèvres pendantes, etc. une encyclopédie ne suffirait pas à les décrire toutes, et toutes sont normales. Dictature d’une croyance. Je vois souvent de très jeunes filles se plaindre de la longueur de leurs petites lèvres, elles ont peur du regard de leur ami et veulent un petit sexe comme celui des actrices de films pornographiques. Le porno n’est pas la vie, le porno est une représentation fausse des choses du sexe. Même tyrannie pour la coupe des poils pubiens : certaines laissent tout en friche n’osant toucher à rien, d’autres jouent les charmantes jardinières : ticket de métro, petit carré, etc. Elles tentent d’améliorer coûte que coûte la réalité des choses car elles ne l’admettent toujours pas. Dès lors, ce n’est pas facile d’ouvrir son sexe pour accueillir un partenaire dont on craint le même dégoût.

Très curieusement, les jeunes hommes sont moins inquiets, leur souci ne porte que sur la longueur de la verge mais assez peu sur sa forme et son aspect général. La raison est sans doute qu’il est à l’extérieur et que très jeune, le sexe masculin est magnifié : il est beau et cela n’est pas discuté. La fréquentation des douches de vestiaires et de torves regards latéraux les renseignent assez vite sur la diversité de leurs formes. Les jeunes hommes sont rassurés. Reste qu’ils sont torturés par l’idée que leur verge n’est pas assez longue. Là encore un enseignement dissiperait facilement le malaise s’il était dispensé. Tous ces non-dits font poids dans les rencontres charnelles, ils insinuent complexes inutiles et peur de l’autre. Or, la sexualité nécessite la confiance en l’autre.

Les pauvres filles cumulent les ennuis avec le phénomène des règles. On connaît tous l’histoire de l’aveugle qui passe devant une poissonnerie et qui dit : « Salut les filles ! » Blague idiote de carabin. Il n’empêche que les femmes ont chevillé dans leur cortex profond que les règles « c’est sale » et que « cela sent le poisson sorti de l’eau depuis plusieurs jours ». C’est « du mauvais sang qui doit s’évacuer pour ne pas apporter de toxines », comme une patiente me l’a dit une fois. La période menstruelle apporte son cortège de malaises physiques et psychiques. Aussi, les femmes assimilent-elles leur mauvaise humeur à ces mauvaises humeurs, ces règles empoisonnées qui font d’elles des poissardes. Les patientes qui ont pris rendez-vous et qui voient arriver leurs règles le jour même de la consultation sont extrêmement embarrassées : « Je suis désolée docteur, j’ai eu mes règles aujourd’hui, ce n’était pas prévu. » J’ai beau leur dire que c’est une simple desquamation de la muqueuse utérine et que je n’ai pas peur du sang, elles sont atrocement gênées.

Elles ont reçu très tôt dans leur vie une empreinte de saleté, d’impureté. Ambivalence des femmes : « Je veux des règles car ainsi je démontre que je suis une vraie femme, mais c’est sale donc je suis une femme et je suis impure. » Est-ce pour cette raison que durant les périodes de menstruations elles s’attaquent au ménage de la maison avec une ardeur étonnante ? Lorsque la fillette a ses règles, il n’est pas rare que sa mère triomphante dise à son mari : « chéri, ta fille a ses premières règles ! » Viol verbal de quelques mères décérébrées. Verrait-on un père annoncer à son épouse : « Chérie, notre fils a fait sa première carte de géographie dans son drap ! » J’ai toujours eu beaucoup de mal avec l’archaïsme des mères, cette sorte d’attouchement verbal à la privauté des corps. Les règles ne sont pas une promotion, elles ne sont pas non plus une humiliation. Elles peuvent avoir une odeur particulière ? Mais tous les fluides du corps et tous les corps en ont une ! « Ce n’est pas du Lancôme ! » me disait une patiente avec humour, certes ! Et alors ? Ce n’est pas un jus « d’égout » non plus.

Par ailleurs, je suis toujours étonnée du nombre de femmes qui ne connaissent pas leur vagin, elles ont peur d’y mettre un doigt et ne poussent jamais la curiosité jusqu’à toucher leur col de l’utérus. Je dis souvent aux femmes qui ne supportent pas la pénétration vaginale de s’exercer par elles-mêmes : du lubrifiant sur un doigt, une position accroupie pour ne pas solliciter un blocage musculaire du périnée et des pressions et caresses sur les parois du vagin. Beaucoup sont réticentes car « ce n’est pas à elles de faire cela », mais à qui d’autre ?! On dirait que ce territoire ne leur appartient pas car c’est plutôt la chambre de jeux du compagnon… Mais ne peut-on jouer à deux ? Prendre en charge sa sexualité, c’est accepter son corps, tout son corps. Il n’y a priori aucun territoire interdit, il y a ceux que l’on préfère et ceux qu’on apprécie moins à condition de les avoir fréquentés tous et de disposer d’un choix, d’un goût particulier mais non de diktat et de dégoût construits par d’autres que soi. Carpe Diem et carpe corporem.

 

Extrait de, Qui a peur du point G ?, Odile Buisson
 © Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2011

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