REVUE DE PRESSE

LE PLAISIR FÉMININ... INTERVIEW CLASSÉE X?

Cet entretien a été réalisé le 25/05/2016, par Clara de Souza
et publié par INFORMEL BLOG le 13 Mai 2016.
Tous droits réservés.

1-La sexualité féminine est au centre du travail que tu accomplis depuis plusieurs années, d’où vient cet intérêt, quel en est le point de départ ?

Je suis la fille d’une mère qui ne savait ni lire ni écrire, mariée contre son gré à 12 ans à un homme qui avait 3 fois son âge, et qu’elle n’avait jamais vu ni d’Eve ni d’Adam avant leurs « noces ». Après avoir eu 2 fils avant l’âge de 16 ans, ma mère a rencontré à la vingtaine passée, un homme dont elle est tombée éperdument amoureuse, et avec lequel, elle a choisi d’avoir une fille… moi.

Je suis le fruit des choix de cette femme-là, celle qu’elle fut après la vingtaine et qui aima et fut aimée de mon père. J’ai eu la chance, grâce aux choix choix différents qu’elle a fait pour moi, et qui ont rendu possibles d’autres opportunités, d’avoir pu, enfant, apprendre à lire et à écrire, pu flirter adolescente avec des garçons de mon choix et choisi non seulement mon premier partenaire sexuel, mais eu la possibilité d’en avoir eu plusieurs avant mon mariage.

J’ai choisi mon époux, ma grossesse, mon divorce, les circonstances qui ont mené à mon mode de vie actuel, et tout ça contribue à ce que je sois convaincue que l’instruction pour les femmes, est cruciale, mais qu’elle est indissociable de la liberté à pouvoir se créer un intime de son choix. Grâce à la décision prise par ma mère de me laisser partir étudier en France, à des milliers de kilomètres d’elle, alors que j’étais tout juste une enfant, j’ai pu débuter ma vie de femme en jouissant. Ça peut paraître étrange de voir les choses ainsi, mais pour moi, c’est pourtant très fort et très limpide. J’ai non seulement été la première à apprendre à lire et à écrire parmi les femmes de ma famille, mais j’ai aussi été la première à choisir mon mari, disposer de la possibilité de quitter ce dernier quand je n’ai plus eu envie de lier mon sort au sien, et cerise sur le gâteau- et quelle cerise ! la première à vivre une vie sexuelle qui était celle de mon choix.

Je dis souvent qu’elle m’a donné la possibilité de lire, d’écrire, de choisir, mais aussi celle de jouir, et je crois que c’est le cadeau le plus précieux qu’elle m’ait fait. J’aurais été peut-être privée de ma dimension de « sujet » sexuel si l’histoire en avait été autrement, mais Dieu merci pour moi, elle s’est déroulée comme ça. Et c’est peut-être parce que je suis la fille de cette femme-là, dont la vie intime a débuté sous des auspices effroyables, mais qui s’est ensuite épanouie auprès de mon père, dans l’amour et le plaisir, que je suis convaincue que la sexualité est le premier espace dans lequel doit s’exercer la liberté individuelle, et que l’intime est crucial dans non seulement dans la transmission, mais aussi dans la lutte pour nos droits.

2-Volcaniques est un recueil sur le plaisir féminin écrit par 12 auteures noires et métisses, penses-tu qu’il y a une différence dans la façon d’aborder le plaisir pour les femmes noires? Et qu’elle est -elle ? Selon toi

Personnellement, je ne crois pas que la faculté à prendre du plaisir soit lié à l’appartenance ethnique, mais plutôt à un vécu personnel, et sensuel. « Volcaniques » raconte le plaisir féminin dans sa diversité. Il se trouve que les auteures, sont des femmes noires, issues DES mondes noirs et qu’on a peu coutume de nous prêter une intériorité, un intime pour ce qui est de ces questions. C’est pour ça qu’il était important pour moi de participer à un tel projet. Pour déconstruire les imaginaires. La plupart du temps, la femme noire n’est qu’un corps. Toujours dans un registre d’animalité, de passion ou d’exotisme, fort peu dans celui du quotidien. Quant à la sexualité des femmes noires, elle fait l’objet de tant de fantasmes que pour un certain nombre de personnes, nous serions noires avant même d’être des femmes ! Nous ne serions pas dotées de réflexions, de pensées, de colères, de paroles intimes, et ne serions que des corps, voire des lianes, des panthères, ou des doudous. Pourtant nous sommes des êtres humains. Enfin, je crois ! Et non seulement ça, mais également pour certaines d’entre nous, des sujets désirants, dotés d’un imaginaire, d’un vécu, qui est autre chose que la somme des fantasmes de nos interlocuteurs/trices.

Les thèmes explorés dans l’anthologie sont universels, et vont de l’apprentissage de l’auto-érotisme avec la nouvelle d’Hemley Boum, au traumatisme suite à une agression sexuelle dans celle de Léonora Miano, en passant par la transmission dans celle de Gisèle Pineau. Si on retire l’habillage culturel, des protagonistes comme celles de la nouvelle d’Elizabeth Tchoungui, ces deux jeunes femmes qui n’ont pas la liberté de vivre leur sexualité dans une société où elle est stigmatisée, pourraient être chinoises, indiennes, turques ou russes. La nouvelle de Gilda Gonfier nous parle d’une femme fraîchement quittée par son amant, celle de Marie Dô, des relations amoureuses toxiques, et le « café noir sans crème », de Nathalie Etoké, aborde quant à elle la question du célibat des femmes diplômées, un phénomène de société.

La vérité, c’est que le thème abordé n’est pas la couleur, ni même l’Afrique contrairement à ce que certains ont compris à la démarche (ne serait-ce que parce que nous évoquons, LES mondes noirs, et leur variété) mais l’intime, et l’intime, c’est du registre de l’universel à ce que je sache. Et la sensation, si sensation il doit y avoir à propos de cet ouvrage, est qu’il livre la parole de 12 femmes noires dans ce qu’elles ont d’intérieur, de subtil, et surtout, de commun avec les autres.
La sensualité, le plaisir, le désir n’y sont pas traités différemment parce que nous sommes noires. Mais parce que nos vécus divergent, notre manière d’être femme et de nous inscrire dans notre féminité, également, et que nous n’avions pas toutes envie de dire la même chose sur le sujet.

Je ne crois pas jouir mieux, ou plus fort parce que je suis noire, comme je ne crois pas non plus être un meilleur « coup » parce que je suis africaine et que mon environnement culturel m’y prédisposerait. Tout ça, ce sont des clichés, de la paresse ! Des parades qui empêchent de vraiment faire la connaissance de l’autre. Tout comme je peux m’identifier à l’héroïne d’un ouvrage érotique d’Anaïs Nin, parce que je me reconnais dans l’expression du désir de cette dernière, j’avais envie qu’il soit rendu possible pour une lectrice d’un environnement culturel différent du mien, d’en faire de même avec ce recueil, au travers d’un ou plusieurs personnages.

3- En quoi la sexualité s’inscrit dans un mouvement plus global d’émancipation pour la femme ?

Dans l’édification de sa féminité, de son être, et de son épanouissement sexuel, la façon dont on vit notre sexe est très importante. Il devrait d’abord être un cadeau pour nous, avant d’être une offrande pour l’autre. Mais combien de femmes ont véritablement conscience de ça ? Vivent leur sexe du bon endroit, de l’intérieur ? Il ne s’agit pas simplement de savoir qu’il est là et où il se situe, mais de le découvrir, de le regarder, de le connaître, de l’admirer, de l’accueillir.

Contribuer à construire un monde vraiment différent, un monde où le sexe des femmes ne donnera plus lieu à des batailles politiques et idéologiques cruciales, à des actes de barbarie comme ceux dénoncés sur le corps des femmes au Congo, ou à des mutilations sexuelles génitales pour 200 millions de nos semblables, commence par la réappropriation par chacune de son sexe. De son plaisir. De son droit à disposer de son être tout entier.

On ne peut pas seulement être celles qui subissent le sexe, il est impératif qu’il soit pour nous aussi, synonyme d’expression et d’épanouissement. L’autonomie, l’émancipation passe aussi par ce domaine là. Ce n’est pas le tout d’être contre les femmes excisées, les violences sexuelles, les femmes battues, les disparités de salaires, il faudrait aussi faire évoluer le discours sur nos relations intimes, le couple, la parentalité.

Tout le monde agit comme si la liberté conquise par les femmes s’était cantonnée à la sphère sociale. Mais non, elle a également eu lieu dans leur vie privée ! C’est à dire dans le domaine corporel et intime. La révolution, la vraie est pour moi, inséparable de l’intime. Du personnel. De la transformation de soi. Et c’est à ce titre que réhabiliter l'érotisme, et je pense particulièrement à l’auto-érotisme, à la masturbation féminine, comme force, comme affirmation de soi dans l'optique d'être présente à soi, présente au monde, me semble primordial.
Il est important de réclamer la jouissance féminine comme un droit inaliénable pour toutes. Pas seulement parce que 200 millions de femmes sont privées à travers le monde de cette possibilité avec l’atteinte absolue à la sexualité féminine qu’est l’excision, mais parce qu’il est important de dire à nos filles que leur corps leur appartient. Que leur épanouissement sexuel est un besoin naturel et existentiel, qu’il fait partie d’un accomplissement plus global, d’une affirmation de soi, de leur personnalité et de leur féminité.

Avant même le politique, le féminisme est, pour moi, d’abord quelque chose de personnel et de charnel. Il s’incarne. C’est tourné d’abord l’attention vers soi, vers son propre accomplissement, s’écouter, ne pas vivre à l’extérieur de soi et dans le regard ou en attente de validation de la part des autres. C’est réfuter dans sa chair cette vision selon laquelle le plaisir des femmes ou leur sexualité, serait sale, impur, malsain et interdit. Et avoir la pleine jouissance de son corps, qu’il ne soit pas sujet de honte, et qu’on puisse être libre et fière d’en disposer totalement.

C’est bien d’apprendre aux gamines à aimer leur apparence corporelle, mais quand est-ce qu’on leur apprend à aimer leur clitoris et le plaisir qu’il peut leur procurer ? On les informe quand des vertus de cet organe, dont elles sont les seules à êtres dotées, et qui a pour seule fonction de les mener au plaisir ? Que le sexe se vit d’abord avec soi, pour soi et que la masturbation aide chacune à reconnaître son plaisir ?
Cette pratique-là n’est pas une simple question de sexualité ou de plaisir, c’est aussi une question politique. Une question qui a trait à la révolution du plaisir à opérer dans nos sociétés, et à la nécessité de forger un avenir sexuel meilleur pour les générations à venir.
Il faut militer pour le pouvoir de souveraineté des femmes dans ce domaine, leur droit d’exercer leur libre arbitre, et rétablir dans son pouvoir et sa dignité originels la sexualité des femmes. C’est en tous cas, ma conviction.

4- Quelle différence fais-tu entre le combat féministe des années 70 et celui des néo féministes ? En quoi diffère-t-il ? Penses-tu que nous avons fait un bond en arrière en matière de sexualité ?

Je trouve que le féminisme actuel passe totalement à côté de la question du plaisir et de l’auto-érotisme comme vecteur d’émancipation. Il mobilise certes contre les violences sexuelles, le harcèlement de rue, les violences conjugales, mais dans le même temps, il n’a aucun discours positif sur la sexualité, sur le plaisir, l’estime de soi, le relationnel.

Le féminisme ce n’est pas seulement se mobiliser sur ces questions personnelles devenues politiques grâce au travail de celles nous ayant précédé, c’est poursuivre cette conquête du privé, qui est le fondement de toute véritable libération. Et ça, ça passe forcément par la sexualité et la vision que nous en avons. Elle ne peut pas seulement être synonyme d’outrages, de violences, d’abus, et de domination, elle doit également être synonyme de volupté, d’épanouissement et de bien être. D’une féminité joyeuse et accomplie.

Quand est-ce qu’on va apprendre à nos filles que la sexualité est une source de plaisir et de liberté ? Qu’elles sont en droit d’en attendre autant de satisfaction que leur partenaire, et qu’elles doivent s’occuper d’elles-mêmes avant de demander à quelqu’un d’autre de s’occuper d’elles ? Pourquoi on ne parle pas davantage de masturbation à nos filles ? Pourquoi on ne leur dit pas –ou si peu, qu’une femme qui se masturbe prouve qu’elle assume complètement sa sexualité ? Qu’il s’agit d’une femme qui connaît son plaisir et qui sait l’exprimer sans complexes par des gestes ? Qu’il s’agit d’un moyen de découvrir ses propres besoins sexuels, mais aussi une façon d’apprendre à les satisfaire ?

J’aimerai que le féminisme actuel s’adresse davantage aux femmes en leur qualité de sujets sexuels, d’amantes, de mères. Qu’il incite femmes et jeunes filles, à se réapproprier en tout premier lieu leur propre intimité, à ne plus se tenir en dehors de leur corps charnel, et à trouver en elles-mêmes les clés pour accéder à toute l’amplitude de leur être. Il est plus que temps de se réapproprier le discours en la matière, voire de le créer là où cela paraît inenvisageable.

Nous devons bien sûr, continuer à mettre à jour ce qui est souillé, caché, meurtri et interdit dans le domaine sexuel et qui est en lien direct avec le corps des femmes, mais dans le même temps, il est impératif d’enraciner la jouissance, de la revendiquer comme nôtre et cultiver tout le savoir possible à ce propos.
Ça reste subversif des femmes qui osent parler haut et fort de leur plaisir sexuel !
Et je parle du plaisir d’être heureuse d’être une femme et d’avoir un corps de femme, avec un clitoris et ses 8 000 terminaisons nerveuses totalement dédiées à notre jouissance.
Je parle du fait d’être toutes destinées au plaisir et enclines à libérer notre « fille de joie », celle qui assume son envie de prendre du plaisir, d’en donner et d’accéder à une forme de bonheur d’être.

La mission du féminisme devrait être aussi de délivrer les femmes de la peur de leur puissance sexuelle, de la propension à attendre quelqu’un qui posséderait à leur place la clé de leur propre estime, de leur propre bonheur, de leur propre réussite ! Il n’y a pas de raison que les femmes soient dépossédées de leur propre corps et de leur jouissance, au nom de la bienséance, de la tradition, de la religion ou de la politique.
Pas de raison qu’elles soient objets plutôt que sujets sexuels. Notre sexualité est une grande source d’épanouissement. Et il est temps de la célébrer. En nous, pour commencer.

 

5- Le plaisir féminin est tabou dans de nombreuses sociétés, pour ne pas dire presque toutes, comment es-tu allée à l’assaut du volcan ? Quelles sont les difficultés que tu as rencontré à l’écriture de ce texte ?

Je n’ai rencontré absolument aucune difficulté pour la rédaction de ce texte pour ce qui est du contenu, en tous cas ! Après, j’ai eu la trouille, ce serait mentir que de prétendre le contraire, à la remise du texte. Il s’agissait de mon premier texte destiné à être publié, commandé par l’auteure que je considère personnellement comme la meilleure de sa génération, et j’ai eu une peur bleue de ne pas être à la hauteur de la confiance dont elle faisait preuve en m’invitant à prendre part à ce recueil. Mais tout s’est finalement très bien passée, et hormis quelques menues corrections qui m’ont permises de voir mes limites, je n’ai pas eu à remanier outrageusement le premier jet.

Ecrire sur le sexe était pour moi parfaitement naturel, instinctif et logique. Je suis une grande lectrice, dotée par mes lectures d’une grande liberté intérieure, pour moi, la littérature érotique était juste un genre littéraire comme un autre. Ce qui était important pour moi, c’était d’écrire un texte de belle facture, qui serait non seulement excitant à lire – on dit que la bonne littérature érotique se lit de la main gauche, mais qui pourrait également susciter une réflexion sur la faculté de chacun et chacune à s’ouvrir sans gêne à ses désirs.

Je ne crois pas personnellement que le sexe soit mauvais, dangereux et laid. Et qu’il soit encore plus dangereux et encore plus laid lorsqu’il s’agit de femmes. Au contraire, je crois qu’il est non seulement un facteur d’émancipation, mais qu’il peut nous conduire à une ouverture spirituelle, ou tout du moins, à une sexualité consciente. C’est un besoin naturel de l’espèce humaine, splendide et agréable. Qui doit être réhabilité dans toute sa beauté et sa puissance, et c’est tout ça que j’ai essayé de traduire dans cette nouvelle.

6- Bahia, le personnage féminin de ta nouvelle vit sa sexualité de manière totalement libre et décomplexée, sans nuances ni aspérités penses tu que cela correspond à la réalité des femmes aujourd’hui ?

J’aimerais bien ! mais il faut être lucide. Peu de femmes s’autorisent encore à vivre leur sexualité de manière totalement libre et décomplexée. C’est justement parce que je déplorais ce fait que j’ai eu envie de dépeindre Bahia comme je l’ai fait, une femme maîtrisant son corps et sa sexualité, amoureuse d'elle même, du sexe et de ce qu'elle choisit de montrer.
Je suis viscéralement convaincue qu’on dit trop peu souvent aux femmes que, le premier domaine dans lequel elles devraient exercer leur liberté, est l’intime. Que disposer de son corps et de son esprit sont les ingrédients de la liberté.

Plus que refléter la réalité des femmes d’aujourd’hui, je voulais partager ma conviction qu’une sexualité épanouie se construit. Cette construction se fait étape par étape, et elle est indissociable d’une véritable estime de soi. C’est parce que Bahia se connaît, qu’elle s’apprécie comme être, et qu’elle est capable d’un érotisme avec elle-même, que sexuellement, elle est capable de cette détermination. De cette liberté.
Il est difficile, voire impossible de se sentir désirante si l’on ne porte pas un regard bienveillant sur soi-même. Mais c’est possible, à condition de prendre le temps de mieux se connaître et de cerner les contours de son désir et de sa sexualité.

Toute femme peut vivre bien avec le corps qui est le sien, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. La solution est de revenir à soi et à son lien intime avec son corps. Arriver à l’aimer, à l’admirer, à le choyer sans penser aux modèles. Bahia n’appartient à personne. Elle s’appartient. Elle est créatrice de sa vie, et sa jouissance lui appartient, tout comme son sort. Elle est l’incarnation d’un féminisme qu’elle a choisi d’investir de manière charnelle, apaisante et spirituelle. Elle s’offre sans vergogne le meilleur de sa jouissance, des relations, de ses désirs les plus profonds. C’est un être libre pour qui la jouissance est une composante essentielle dans son rapport au monde et à elle-même.

Il serait possible pour plus de femmes d’avoir ce rapport là à elles-mêmes si on cessait de leur seriner que l’alpha et l’oméga de leur sexualité, de leur être, réside dans leur faculté à répondre au désir de leur partenaire, être à la hauteur de celui-ci et le contenter. Aucune libération authentique et durable n’est possible sans la capacité à vivre son intimité et ses désirs. C’est en tous cas mon point de vue sur cette question. Et à moins qu’on n’œuvre à l’émergence d’une véritable éducation à la sexualité, à l’intime, aux relations charnelles, des personnages comme Bahia tiendront encore longtemps malheureusement plus de la fiction que de la réalité !

7- Nous vivons une époque dans laquelle le sexe est omniprésent, les sujets sur la sexualité de la presse féminine : une injonction à devenir des amantes parfaites. Cette course à la jouissance, penses-tu que cela est inhibant ou que sa libère une certaine parole ?

Les deux mon Capitaine ! Des titres comme le mythique « Pipe Pipe hourra ! » du magazine Elle, qui prônait la pipe comme « ciment du couple » ont permis de prendre la mesure de l’endoctrinement ambiant en matière de sexualité féminine. Comme le dit pertinemment Ovidie dans son reportage sur la sexualité des jeunes filles de la génération Y (celle à laquelle appartient ma propre fille, qui a la vingtaine), avant, on encourageait les femmes à être des parfaites fées du logis. Aujourd’hui on leur explique que la fellation est le ciment du couple ! Finalement, c’est un peu la même idée.

La volonté de libération sexuelle de nos mères et grand-mères a été récupérée par les marchands du temple et les journaux féminins, dans une une société matérialiste, patriarcale et anti-érotique. Dans laquelle il n’est pas question de militer pour la diversité des corps, des sexualités, et encore moins pour la véritable autonomie sensuelle, sexuelle des femmes.
Le propos de la presse féminine est de persuader les femmes, avec le concours des annonceurs que, pour réussir dans la vie, il faut satisfaire l’homme : par un bon repas, une paire de seins siliconés, ou une bonne partie de jambes en l’air ! Pas un mot n’est dit sur le fait que l’érotisme est une base de la connaissance de soi.
Notre quotidien souffre à mon avis, d’un manque crucial de sensualité vécu de soi à soi, et le drame actuel des femmes se cache dans ce manque d’intimité avec elles-mêmes et dans le fait de ne pas léguer un vécu plus éclairé, d’autres formes de transmission, de mères à filles, de femmes à femmes, pour instaurer enfin une parole plus juste et plus sereine dans ce domaine.

La parole devrait porter davantage sur la nécessité de trouver chacune, notre propre voie. Individuellement. Nous sommes encore bien trop nombreuses à chercher un modèle à suivre, mais il n’en n’existe pas qui puisse convenir à toutes les femmes. N’exister que par la beauté et ne survivre que par le désir des hommes, n’est pas de ceux-là, en tous cas. Croire que l’on peut tester la sexualité « libérée » sans s’être soi-même libérée en amont, est un leurre !
Et le plaisir pris par les femmes est sujet à une telle suspicion partout dans le monde, qu’il est de notre responsabilité de donner à nos filles une plus grande liberté pour vivre érotisme et plaisir comme une voie d’éveil, de libération et d’épanouissement personnel et collectif. Mais rien ne peut être accompli dans ce domaine sans changements profonds en nous-même, sans prise de conscience individuelle. Sans réfuter l’idée fausse que l’émancipation consiste à faire n’importe quoi avec n’importe qui, sous prétexte d’avoir l’air « affranchie » ou « choper » des mecs.

Le sexe se vit d’abord avec soi. En son sexe. Et j’insiste sur ce point, particulièrement dans le cas des femmes, parce que jusqu’à nouvel ordre, nous sommes les seules dotées d’un organe dédié uniquement au plaisir ! La jouissance sera véritablement à l’ordre du jour pour toutes lorsqu’on réhabilitera celle que les femmes peuvent expérimenter avec elles-mêmes, dans le secret de leurs alcôves, de leurs dix doigts et sans recours à des objets vibrants, qui les dispensent de se toucher. Quand elles jouiront d’abord pour elles-mêmes et prendront plaisir à partager cet état avec leurs partenaires.
Tant que la parole ne portera pas sur ça, la course à la jouissance et à la performance fera des ravages dans nos sociétés, rendant tout le monde malheureux. Hommes et femmes.

8- Que souhaites tu aux jeunes filles d’aujourd’hui ?

Qu’elles osent leur « fille de joie ». Celle qui vit en chacune d’elles, et que la la jouissance et le désir contribuent à faire émerger. La jouissance féminine est une grande fête. Elle est puissante, belle, et à leur portée à condition qu’elles cultivent leur singularité, leur vie intérieure, alimentent leur imaginaire érotique, et fuit la conformité.
A chacune d’entre elles avec son aventure personnelle, affective, et émotionnelle de trouver son propre langage sensuel, celui qui lui convient, loin des diktats, des tendances et des pratiques soi-disant « hype ». Il ne tient qu’à elles de faire de leur sexualité, un espace de liberté et de créativité, unique et singulier. S’accorder enfin la liberté sexuelle pour laquelle tant se sont battues, et beaucoup se battent, encore.
Mieux elles connaîtront leur personnalité, leurs émotions, leur caractère, leurs désirs et s’ouvriront à leur capacité à ressentir le plaisir dans sa profondeur et sa multiplicité, plus elles seront actrices de changement.
Les femmes sont depuis trop longtemps dans l’histoire, celles qui se sentent coupables d’avoir du plaisir et d’aimer le sexe. C’est une force d’être sexuelle, pas un péché.
Qu’elles ne soient pas dupes de ce qui leur ait dit à ce propos. Il en va de leur liberté même. Quelles que soient leurs pratiques, qu’elles prennent le temps de savoir ce qu’elles aiment. Se concentrent sur ce qu’elles ressentent. Aient foi en leur capacité à avoir du plaisir et à jouir.
La quête du plaisir, et la rencontre avec leur désir sont tout aussi légitimes que l’aspiration à l’autonomie financière, professionnelle et sociale. Elles ont toutes un potentiel de jouisseuses à partir du moment où elles apprennent à connaître leur corps, où elles s’écoutent et veulent bien accueillir leur plaisir. Moins elles vivront une sexualité écrite à l’avance et prédéterminée, et affirmeront la possession de leur propre corps, plus elles seront vivantes et libres.
Je leur souhaite de réinventer leur identité, avec les partenaires de leur choix, d’édifier de nouveaux scénarios réalistes qui transforment le présent et bâtissent l’avenir, à travers le rapport à l’intime, au couple, à la parentalité.
Non seulement pour elles, mais aussi pour toutes celles qui ne le peuvent pas, qui les ont précédées et dont la sexualité a été moquée, écartée, niée, oppressée, déformée et réprimée. Il est crucial qu’à à titre personnel, mais aussi à titre collectif, elles s’emparent de l’intime. Le redéfinisse. Détruisent ce qui ne va pas, mais construisent ce qu’elle souhaite voir émerger.

9- Si tu avais quelque chose à dire aux hommes ?

A ceux qui sont le fruit d’un conditionnement qui leur a appris qu’un homme est plus important qu’une femme, les nostalgiques du territoire, de l’empreinte, de la domination : il n’y aura pas de marche arrière possible. Nous ne reviendrons pas comme le prônent certains d’entre eux, à un ordre où les femmes savaient soi-disant tenir « leur place ».

Aux autres- et Dieu merci, ils sont plus nombreux ! le droit des femmes à une féminité forte, intelligente, charnelle, et indépendante va de pair avec une plus grande liberté, pour eux aussi. Simone de Beauvoir prédisait que « de l’émancipation des femmes naîtraient des relations charnelles et affectives dont nous n’avons même pas idée. ». Je partage cet avis. Nous devons forger ensemble un avenir sexuel meilleur pour les générations à venir. Il faut trouver une manière plus créative d’aimer, de collaborer, d’élever nos enfants. Plutôt que de toujours chercher les différences, trouvons les connivences et les possibilités de partage résultant de ces identités que nous réinventons de part et d’autre depuis 50 ans, sur le terrain des lois comme de la vie personnelle, et privée.
Il faut en finir avec la guerre « des sexes », avec les positions absolues. Se réjouir qu’il y ait mille façons d’être une femme ; qu’il y ait mille façons d’être un homme et pas une seule virilité, ni une seule féminité, mais des manières différentes et uniques d’investir ces identités.
Il y a autant de sexualités qu’il y a d’individus, de visages, de cerveau.
Attelons-nous ensemble à un monde où cette diversité pourrait être valorisée, où hommes et femmes seraient plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes parce qu’il leur serait possible d’exprimer leur singularité, non seulement pour nous, mais également pour nos enfants. Nous avons tous tant à gagner à ne plus considérer la sexualité comme un problème à résoudre, mais comme une source de plaisir et de créativité ! A la replacer dans son contexte qui n’est pas celui d’une performance mais d’un partage.
C’est primordial pour nous, mais également pour nos enfants, ceux que nous faisons ensemble et qui sont les premières victimes de la misère sexuelle gangrénant nos sociétés. Notre société toute entière à beaucoup à gagner à cette révolution au cœur de l’intime, par la parole, la transmission, dans la bienveillance et la joie. Et cette révolution ne peut se faire sans les hommes, sans leur concours, leur implication, et les nouvelles définitions du masculin dont ils sont porteurs.

Repenser le plaisir, le couple et l’intime, c’est imaginer une société dans laquelle chacun et chacune aura sa place, aura le droit d’être lui-même et de se sentir exister sans devoir répudier une quelconque partie de l’humanité, ou de sa propre humanité.

10- Informel qu’est que ce mot évoque pour toi ?

Un propos singulier, personnel, libre.

 

Photos: ©Clayton Cubbit, Hysterical Literature, 2012.
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