*EXTRAIT *

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Ta bouche sur mon épaule gauche

Marie Dô

 

Je suis ta drogue dure, tu es la mienne, tous les deux accros à la violence du shoot. Mon ventre devient ton océan. Tu t'y ébroues avec le pragmatisme du mâle en rut tendu vers sa future décharge. J'oscille entre plaisir et nostalgie de l'amour serein auquel nous aspirons sans qu'il se laisse atteindre. Dotés du même vice de fabrication, cette sensibilité exacerbée qui nous fait prendre la vie de plein fouet quand d'autres s'y promènent, nous surfons sur les vagues houleuses de la passion destructrice avec la dextérité des enfants familiers de la douleur, de la frustration. Plus on se fait de mal, plus grand est le plaisir de nous soigner.

Tu vas et viens dans mes entrailles en me tourmentant de tes obsessions sur le mode incantatoire qui alimente tes fantasmes, toujours prêt à te goinfrer, le seul moment où tu m'offrirais volontiers à d'autres, en ta présence, alors qu'un regard masculin qui se pose sur moi dans la rue suffit à te faire disjoncter. Je paie pour toutes les autres femmes, celles qui t'ont trahi, mal aimé, pour cette mère inconsciente dont tu ne te relèves pas de la trahison. 

Tu te pensais son amour exclusif, elle ne cessait de disparaître au bras d'autres hommes trois fois plus hauts que toi qui te la rendaient au matin si gaie, rêveuse comme jamais, indifférente à ta panique de petit garçon délaissé, ramenant de ses fugues nocturnes cette odeur de stupre qui te rend fou de désir aujourd'hui, ce parfum de salope, ensorcelant, venimeux, que tu renifles sur moi et sur toutes celles qui te font bander, ces mantes religieuses au redoutable pouvoir, d'une dangereuse liberté, dont je rejoindrai le bûcher au terme de notre passion. 

Nos deux corps emboîtés, tu me trouves toujours trop lointaine, pas assez avec toi. Tu voudrais contrôler mes pensées, te soulager de l'angoisse qui te gangrène. "Quand vas-tu me quitter, me trahir? Quand vas-tu claquer la porte et me laisser tout seul?" Tu veux me punir pour un crime que je n'ai pas commis, tu cherches à m'extorquer des aveux, à quoi je pense, à qui. Je te réponds que je n'ai que toi dans la tête, cela ne suffit pas, tu veux combattre l'autre, le rival irréel. 

Nos fantômes adorent se mêler à nos ébats. Les miens ne sont pas en reste. Ta bestialité réveille ma peur, mon mépris du masculin, cette étrangeté pour moi qui n'ai été élevé que par des femmes. Ton beau visage devient un masque ennemi, le monstre de mes cauchemars de gamine. Mon âme se lamente sous tes empoignades quand mon corps en jouit, tes mots résonnent à mes oreilles tels des crachats, tes fantasmes sont des abysses putrides où je me noie. Tu parles de combler tous les vides de ton membre orgueilleux, mais que fais-tu de la faille dans mon cœur? 

Mon cul t'obsède, forteresse imprenable que tu rêves t'assaillir quitte à en forcer la porte. Mes plaintes t'indiffèrent, tu sais ce qu'elles deviendront une fois le cap de la douleur franchi, quand le plaisir souverain me fera réclamer ce que j'ai d'abord maudit. Il y a de la corrida dans nos ébats. Tu blesses mes flancs de ta puntilla tel un toréador, mes halètements sous ta charge excitant tes instincts meurtriers. Pour nous qui ne dansons que sur les sommets, les plaintes de la normalité semblent insipides.  

Nous sommes nos premières victimes, inconsolables de l'espoir grandiose que nous avons placé en nous, en ce bel amour guérisseur auquel nous nous obstinons à croire même si aucun de nous ne sait mener l'autre vers la béatitude sentimentale que nous idéalisons pour mieux la saborder dès qu'elle se profile. Nous voudrions avoir trouvé La bonne personne, celle qui nous ressemble, nous comprend, aussi écorchée, aussi romanesque, aussi creative que nous, après combien d'années d'errance, de déception, d'échecs.

Quelle désillusion que d'avoir à admettre que tout est encore plus difficile quand deux souffrances s'additionnent, que leur attirance magnétique en fait souvent naître une troisième, que le plaisir vertigineux que prennent nos peaux n'est pas forcément une promesse bonheur. Au bord de la jouissance, ta gangue se fissure, tu te livres à moi dans toute ta vulnérabilité d'homme amoureux qui ne l'accepte pas. Je transpire ta sueur lorsque j'entends dans les hachures de nos respirations ce "je t'aime" frileux que tu répugnes à prononcer tant tu le trouves surfait, peu fiable. Nos digues sautent dans le même orage.

 

Crédit photo: Tous droits réservés.
©2015, Marie Dô.
"Volcaniques: une anthologie du plaisir."
© 2015, Editions Mémoire d'encrier. Tous droits réservés.

A PROPOS DE L'AUTEURE:

D'origine française et russe par sa mère, guinéenne par son père, Marie Dô est née à Paris. Mère de deux enfants, elle a été danseuse professionnelle en France, au Canada ( Les Ballets jazz de Montréal) et aux Etats-Unis (Alvin Ailey American Dance Theater). Son premier roman, Fais danser la poussière(Plon, 2006) a fait l'objet d'un téléfilm sur France 2 en 2010, dont elle a signé le scénario et la chorégraphie. Après un deuxième roman intitulé Qu'importe la lune quand on a les étoiles (Plon, 2007) et un troisième, Dancing Rose ( Editions Anne Carrière, 2013), elle vient d'achever son quatrième roman: Tout nu.

Elle vit à Paris.

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