VICTOIRE SUR L’EXCISION

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1.
« On va te couper quelque chose »

Elle n’avait encore jamais vu son pays, ce pays dont ses parents lui parlaient avec émotion et dont son père gardait toujours quelques photos sur lui, des photos qu’il lui montrait en lui promettant qu’un jour ils retourneraient « là-bas ». Quand elle a eu sept ans, ce jour est arrivé. Pour la première fois, elle est partie en vacances « chez elle ». elle n’a guère eu le temps rester à Bamako, la capitale, qui la déçut, lui paraissant beaucoup plus petite que ce Paris où elle avait toujours vécu. Elle ne fut vraiment surprise, et vraiment heureuse , qu’en découvrant la terre rouge qui couvrait certaines routes et l’intense chaleur di soleil. Vite, la famille part pour le village de sa grand-mère.

Un mois se passe. Elle s’amuse plutôt bien, se fait des amies parmi les autres petites filles du village. Les jeux ne sont pas les mêmes que ceux de son XVIIIème arrondissement, mais qu’importe ?

Un matin, une voisine vient les chercher, elle et sa petite sœur, pour les emmener chez sa tante. Une fois arrivée, on lui demande de s’asseoir dans une case où se trouve déjà d’autres enfants. Elle regarde autour d’elle, sans bien comprendre ce qu’elle fait là. Les enfants se dévisagent, paraissant tous avoir conscience que quelque chose va se passer. A un moment, elle entend prononcer son nom. Une femme la prie d’apporter un seau d’eau aux toilettes, corvée fréquemment demandée aux plus petits. Elle se lève et y va. Dehors, les femmes font cercle. « Déshabille-toi », lui demandent-elles. Etonnée, elle hésite, mais l’air à la fois bienveillant et déterminé de celle qui la sollicite la pousse à s’exécuter. On lui demande ensuite de s’allonger par terre. Une des femmes s’assied sur sa poitrine. La petite croit étouffer. D’autres lui écartent les jambes. D’un coup, elle sent une immense douleur l’envahir, une douleur à laquelle rien ne l’avait préparée. Que lui a-t-on-fait ? Pourquoi ? Elle cherche le regard des siens, ne le trouve pas. Comment ceux en qui elle avait confiance ont-ils pu la tromper ainsi ? Nul ne lui dira clairement ce qui lui est arrivé, qu’elle ne comprendra qu’à l’adolescence. «  Tu viens d’être purifiée », lui glisse sa tante, tout sourire.

Fatou avait six ans. Elle était née en France, dans une famille musulmane de six dont elle était la cinquième enfant et la troisième fille. Un jour, rentrant chez elle de la rue où elle a l’habitude de jouer, elle trouve une inconnue dans le salon, une grosse dame en boubou qu’elle n’a encore jamais vue. Elle s’incline, comme on lui a appris à le faire, gentille petite fille. « Ma chérie, on va te couper quelque chose », lui dit sa mère. Fatou ne comprend pas. Sa mère lui prend la main, ferme, et l’entraîne dans la cuisine. La grosse dame suit. Inquiète, la petite fille se met à pleurer, vite inconsolable. « Je ne me souviens que de ça, de ces pleurs qui m’étouffaient. » Elle entend des chuchotis autour d’elle. Les volets ont été fermés, et la pénombre règne. On la couche sur la table. Des draps y ont été étalés. Sa mère lui tient la main. Elle ne voit rien. La douleur la submerge comme une vague, atroce. Elle s’évanouit presque. L’inconnue s’en va. Sa maman revient la voir, lui apportant à manger quelques friandises qu’elle aime. On lui remet ensuite des couches en tissu, comme quand elle était bébé. Le soir, sa mère, à table, prévient la famille : « C’est fait. » pendant plusieurs jours, la petite aura mal, et on lui changera ses couches, parfois ensanglantées. Personne ne lui dira ce qu’on lui a enlevé ni pourquoi on l’a fait.

Coumba est camerounaise. Elle est encore toute petite quand elle est amenée chez l’exciseuse avec trois autres petites filles. « Je me souviens surtout de la douleur, une espèce d’éblouissement atroce, quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti. Toute la scène est gravée en moi. Je revois chaque trait du visage de l’exciseuse, son sourire avant, son attention à ce qu’elle faisait pendant. Je revois ma mère qui guettait ma réaction avec un regard plein d’amour. J’ai eu très mal longtemps, ça m’a beaucoup fait souffrir ensuite … » Pourtant, Coumba, une fois adulte, une fois mère, là-bas à Yaoundé, va faire exciser sa petite fille de deux ans. « Qu’est-ce qu’il faudrait faire : que je la transforme en paria, qu’elle ne trouve jamais d’époux ? Ce n’est pas possible. »

On l’appelle salindana. Chez les Soninké, c’est lui le purificateur, un membre de la caste des forgerons, un personnage important. Les forgerons travaillent le métal, fabriquent les armes et les bijoux, et excisent les petites filles. Alphonsine avait douze ans quand a eu lieu sa salinde, sa purification. « Cela a duré vingt minutes à peu près. Il s’est approché de moi avec une lame de rasoir. Deux hommes me tenaient solidement les bras et les jambes. Mon père m’avait demandé de ne rien dire, de ne pas pleurer : si je me plaignais, c’était le déshonneur qui risquait de tomber sur la famille. Du coup, j’avais très peur, car je savais seulement que ça allait me faire très mal. Il avait amené du savon, que l’on m’a passé entre les jambes. Et le salindana a coupé. J’ai quand même crié. J’ai senti en rentrant que mon père n’était pas très fier de moi. Mais ça m’était complètement égal : j’avais tellement mal que plus rien d’autre ne comptait. Je ne me demandai même pas ce que l’on m’avait fait. Jamais mon père ne m’en a reparlé par la suite. »

Elle a connu deux fois la douleur du couteau. Chez elle, au Sénégal, dans la région où elle vit, il n’est guère possible de l’éviter. Lorsqu’elle était enfant, contre la volonté de sa mère, sa tante paternelle les a laissées, elle et sa sœur, entre les mains de l’exciseuse. « Quand ma mère l’a su, elle était furieuse. Mais que pouvait-elle dire ? La famille du père a tous les droits … » A quinze ans, elle se marie et tombe très vite enceinte. L’enfant meurt à la naissance. Pourquoi ? A cause de l’opération qui a été mal faite ? Alors on l’excise à nouveau, coupant cette fois-ci les cicatrices formées après la première mutilation.

Mariatou vivait à Paris, avec ses parents., dans un squat parisien non loin de la place Stalingrad, ce quartier devenu le terrain de chasse de nombreux dealers. Après avoir été placé bébé en famille d’accueil en province, elle a été récupérée par sa vraie famille en 1983. Elle a huit ans quand sa mère, un jour, les prépare, ses sœurs et elle, pour aller se faire « vacciner ». « Nous sommes montées dans les étages d’un immeuble sombre, Siraga est passée la première. Nous l’avons entendue crier, mais comme à ce moment-là elle avait mal à un ongle, nous avons cru que les femmes lui faisaient mal en soignant cet endroit. Après ç’a été mon tour. Il y avait plusieurs femmes. Deux m’ont forcée à me coucher par terre, une me tenait les jambes, l’autre les bras. La troisième s’est baissée et elle m’a excisée. Je criais, je demandais à ma mère pourquoi elle ne m’avait rien dit. Ma mère pleurait en me voyant. »

Après l’excision, bien que de plus en plus rarement, a lieu parfois encore une cérémonie. L’enfant y assiste souvent. « Je ne puis dire ce que je ressentis à ce moment-là. L’entrejambe me brûlait. Tout en larmes, je sautillais plutôt que je ne dansais. J’étais de celles qu’on dit être des petites natures. J’étais chétive. Je me sentais épuisée et éprouvée. Au cours de cette danse monstrueuse qui se prolongeait sous la conduite de nos « encadreuses surveillantes », j’eus, tout d’un coup, l’impression que tout tournait et se balançait autour de moi. C’était le tourbillon. Puis je ne me rendis plus compte de rien. J’étais évanouie. Lorsque je repris connaissance, j’étais allongée dans une case où plusieurs personnes m’entouraient. Par la suite, les moments les plus douloureux furent ceux où j’allais à la selle. Il a fallu un mois pour que je guérisse complètement, car il arrivait que je me gratte à la suite des démangeaisons causées par ma plaie génitale. Après ma guérison, je fus l’objet de moqueries car on disait que je n’étais pas « courageuse » * »

 Extrait de, « Victoire sur l’excision » Hubert Prolongeau
 © Tous droits réservés. Editions Albin Michel,2006

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