VICTOIRE SUR L’EXCISION

184de3de992acb4cd547021dd4f68e58

INTRODUCTION

On voudrait donner à entendre les cris de l’enfant, ce hurlement désespéré qui roule, répété de plus en plus bas tant l’épuisement devient visible, ce déchirement de tout l’être lancé vers une foule qui l’ignore, cette entêtante stridence qui monte en vain dans le ciel brûlant… ce cri, j’ai eu la chance de ne jamais l’entendre. Mais j’ai pu voir quelqu’un le pousser sur la cassette d’un film qui eut son importance en Afrique dans la lutte contre l’excision. Il s’appelle La duperie, et a été réalisé par un dénommé Antoine Hess pour le Comité Interafricain. Parmi ces images se trouvent, celles, terribles, de la mutilation au Nigéria d’une petite fille par un docteur, que l’enseigne dessinée de son cabinet qualifie de native doctor. L’acte a lieu dans la rue. L’enfant a moins d’un an. Sa mère lui tient les bras, pendant qu’une autre personne lui bloque les jambes. Le docteur opère avec une simple lame, une sorte de couteau oblong à manche court. La fillette est nue, déjà couverte du sang à peine sec des scarifications qu’elle vient de subir. Sa voix, qui n’est plus qu’un mince filet, traduit son extrême fatigue. Elle s’apaise à peine, quand le docteur s’approche de son sexe. De la main gauche, il tente d’isoler le clitoris, difficile à saisir dans cette partie un peu grasse. La lame incise. L’enfant recommence à hurler. La main de sa mère se fait plus ferme sur ses bras. Le docteur se trompe, se reprend, recommence. On n’y voit pas très bien, tant ses doigts larges, contrastent avec la finesse de ce qu’il essaie de saisir. Mais enfin ça y est : après plusieurs tentatives, il a réussi à couper le lambeau de peau qu’il montre à la mère.

Ce cri, le docteur Pierre Foldes ne l’a jamais entendu non plus : tout au plus a-t-il une fois assisté à la « fête » suivant une excision non loin de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, notant d’ailleurs essentiellement le côté gêné, un peu fautif, des gens supposés célébrer là un moment joyeux. Pourtant ce cri, depuis vingt ans, résonne à ses oreilles. Urologue, médecin humanitaire, ce doux colosse a été confronté dès ses premières missions en Afrique à l’excision et à ses ravages. Il n’a pas saisi tout de suite l’horreur de l’acte lui-même, y voyant comme beaucoup une coutume « autre » que son respect et sa tolérance devaient l’amener à accepter. Mais il a tout de suite perçu l’immensité de la souffrance que ce geste séculaire dissimulait, lui a qui elle a toujours été insupportable. Cette souffrance, il ne l’a pas oubliée. Il avait soigné des plaies, il a voulu les apaiser. De technicien, il est devenu créateur. Il a cherché. Et, miracle, il a trouvé. Très vite, mêlant à la technique qui était la sienne une intuition de génie, il a découvert les moyens de réparer les dommages de l’excision, de redonner un clitoris à celles à qui on l’avait arraché, de rendre aux femmes mutilées le droit de goûter aux plaisirs dont elles avaient été privées, de leur donner le sentiment d’être à nouveau entières.
Il suffit d’entendre l’une des femmes qu’il a opérées parler de tout ce que ce simple geste lui a rendu ( et ce bien au-delà de la satisfaction sexuelle), de voir ses yeux s’éclairer en prononçant son nom pour comprendre qu’il s’est passé là pour elle quelque chose de fondamental. Quelque chose qui n’en n’est qu’à son début.

Depuis, il lutte. Courageusement ; Faisant fi aussi bien des menaces qu’il reçoit que des problèmes économiques que lui cause une opération qu’il est quasiment seul à pratiquer et qu’il se refuse à faire payer. De ce combat, il témoigne, s’engageant de plus en plus avec des mouvements féministes comme le GAMS*, Ni putes ni soumises. On le voit à côté de personnalité comme Mère Teresa, Aung San Suu Kyi, Nelson Mandela, Taslima Nasreen, Simone Veil, Bernard Kouchner… le médecin a ouvert la porte au militant.

J’ai rencontré Pierre Foldes en faisant de lui un portrait pour Le Nouvel Observateur. Il y avait derrière sa paisible assurance, sa modestie embarrassée, beaucoup d’autres choses : des doutes, des engagements, la brusque irruption d’une violence vite dominée, la confession de quelques déceptions. Et une immense humanité. De quoi donner envie d’aller au-delà du simple exposé de sa trouvaille, et de témoigner, dénoncer, faire le point sur une découverte devenue très médiatique, immense espoir pour cent trente millions de femmes* de par le monde. Ce récit qui lui est consacré fut également l’occasion de rencontrer ses patientes, de comprendre avec elles ce que représentait cette découverte, d’aller en Afrique voir ce qu’il en était et de faire le point sur une pratique qui ne devrait plus être. Et, au-delà d’un parcours exemplaire, de soutenir ceux et celles qui luttent contre ce que le Comité interafricain (donc une réunion d’Africain noirs, et pas une assemblé de « Blancs » trimbalant des valeurs de « Blancs », comme cela est trop souvent reproché aux contempteurs de cette mutilation) considère comme l’ »un des plus rudes fléaux de tous les temps ».

© Tous droits réservés. Editions Albin Michel,2006.
Photo:©Tous droits réservés.

Laisser un commentaire