VICTOIRE SUR L’EXCISION

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3.
« Sa première patiente »

 

Quand, pour la première fois, un peuple a-t-il prôné l’excision ? Faut-il remonter à la nuit des temps, quitte à charger la pratique d’une embarrassante légitimité historique ? il semble en tous cas qu’elle ait existé dans ces lieux de la première néolithisation occidentale que sont l’Egypte, l’Ethiopie, la Syrie, la Perse. Hérodote * fut le premier, au IXe siècle avant Jésus-Christ, dans son Enquête, à signaler la pratique de la « circoncision » * chez les Colchidiens, les Ethiopiens, et les Egyptiens. On parle ensuite de « circoncision pharaonique », ce qui désigne clairement la civilisation égyptienne comme l’une des fondatrices du rite. La première mention de l’excision proprement dite est faite sur le 15e papyrus grec du British Museum, qui date de 163 av. J.-C., sous le règne des Ptolémées, et, racontant une escroquerie, mentionne celle que devait subir une adolescente*. Il s’agit d’ailleurs alors de sa forme la plus cruelle, l’infibulation, qui semble être l’état premier de l’excision, duquel les autres techniques ont découlé. Des momies égyptiennes portent nettement trace de clitoridectomie et d’infibulation. Au 1er siècle, Strabon parle de « découper les parties honteuses ». Il affirme que les juifs la pratiquaient, ce que nie Philon.

La méconnaissance des organes féminins est alors encore grande. Dans son célèbre Gynécologie, Soranos, médecin à Rome sous le règne de Trajan, désigne l’ensemble externe du sexe sous le terme de nymphon et décrit son ablation, la justifiant pour des raisons d’hygiène et d’esthétique. Jusqu’au Moyen Age (et encore aujourd’hui, où cette confusion sert de fondement à certaines justifications culturelles) perdure l’idée d’une équivalence entre sexe masculin et féminin, le second étant une inversion atrophiée et moins réussie du premier. Galien mentionne pourtant le clitoris comme un ornement du sexe. Mais Avicenne estime qu’il doit être « corrigé par la chirurgie ». Un débat s’engage sur la masturbation, qui tend à rendre la femme plus coupable que l’homme car c’est elle qui porte l’enfant. Le rôle de cette copie de verge dans ces débordements est fortement affirmé. Une école avicennienne, dont le théologien Albert le Grand est, au XIIIe siècle, un des représentants éminents, va considérer que l’excision est un moyen de réduire ces dérives.

Pierre Daniel Huet, au XVe siècle, notait à propos des commentaires d’Origène sur les Ecritures saintes : « Cet organe (le clitoris) se développe tellement chez les femmes qu’il est nécessaire d’en arrêter la croissance par le fer. Pour cette raison, il parut bon aux Egyptiens d’amputer cette partie du corps avant qu’elle ne débordât trop et au moment où les filles commencent à être en âge de se marier. » Et Diderot, consacrant un article de l’Encyclopédie au clitoris, évoquait l’excision : « lorsque le clitoris avance trop en dehors de la femme, on en retranche une partie et c’est en quoi peut consister la circoncision des femmes. Il y a des femmes qui l’ont fort gros et fort long. Il ressemble en beaucoup de choses à la verge du mâle, ce qui fait que quelques-uns l’appellent la verge de la femelle*. »

A la même époque James Bruce, voyageur du XVIIIe siècle, et Richard Burton, l’un des découvreurs des sources du Nil, mentionnent l’excision. James Bruce raconte les efforts des missionnaires catholiques pour l’interdire chez les chrétiens d’Egypte, les coptes, car ils croyaient que c’était une coutume juive, avant de revenir sur leurs efforts et l’autoriser.

On la retrouve en Occident au XIXe siècle, où elle était considérée comme susceptible de guérir l’hystérie, la nymphomanie et la tendance à la masturbation. En 1822, le docteur Graefe, qui voulait supprimer les envies masturbatoires chez une adolescente de quinze ans mentalement déficiente, avait pratiqué l’ablation du clitoris après avoir tenté la camisole de force et l’application d’une pièce de cuir hérissée de pointes sur le sexe. Un médecin de l’Académie des sciences de Paris avait également, en 1882, pour lutter contre les tendances à la masturbation de deux petites filles de dix et six ans, cautérisé à quatre reprises leur clitoris. Pour l’ainée, au moins, la folie fut au bout du traitement. Le docteur Poulmet, médecin français, ou Isaac Baker Brown, chirurgien anglais, défendirent son usage. Isaac Baker Brown montra même un tel zèle pour la clitoridectomie entre 1850 et 1867 que la société anglaise d’obstétrique l’exclut de ses rangs. La princesse Marie Bonaparte signale le cas d’une de ses patientes qui, très portée sur la masturbation, s’était volontairement fait abraser le clitoris, mais continuait de tenter de prendre du plaisir en caressant la cicatrice*. Aux Etats-Unis, l’Orificial Surgery Society plaidait pour la suppression de ces organes car « le diable y logeait », et l’excision fut pratiquée jusqu’en 1925. Le dernier cas recensé date de 1948. L’excision eut lieu en Angleterre, la victime en était une fillette de cinq ans.

L’histoire de l’excision devient ensuite aussi celle de sa dénonciation, et du conflit culturel qui allait en naître. C’est en Afrique du sud, en 1920, que, pour la première fois, des voix s’élèvent contre elle. Dans plusieurs pays d’Afrique, les missionnaires catholiques tentent d’éradiquer la coutume, pas toujours pour des raisons très nobles ( en Egypte, on l’a vu, ils croyaient que c’était une coutume juive …). Dans les années 20 encore, les missions protestantes s’étaient élevées contre la pratique au Nigéria. Au Soudan, en 1921, était crée une formation en matière d’obstétrique. En 1943, un comité médical se penchait sur le problème de l’excision, ce qui allait aboutir à la loi de 1946 l’interdisant. Ces premières initiatives sont pourtant souvent un échec : les conseils sont peu suivis et les jeunes filles qui n’ont pas été excisées par leurs parents ont du mal à trouver un mari ou, quand elles le trouvent, sont immédiatement remises entre les mains de l’exciseuse par l’époux.

Déjà le conflit culturel se dessine. L’opération peut même devenir un enjeu important dans le combat contre les valeurs coloniales. Au Kenya, pendant la révolte des Mau-Mau en 1956, des jeunes filles de la région de Meru ont fait de l’excision leur défi aux autorités britanniques, s’entre-excisant comme preuve de courage et affrontant ensuite arrestations et condamnations. En Erythrée, où l’indifférence des colons pendant les colonisations anglaise et italienne avait été patente, l’occupation éthiopienne avait entraîné une répression très forte de la population. L’excision était ainsi devenue une marque de défense de la culture érythréenne, comme la langue ou l’écriture. Il fallut attendre les années 80 pour que le FPLE (Front populaire de libération de l’Erythrée) entame une campagne de sensibilisation dans les zones libérées. Le problème a été d’autant plus sensible pour les femmes combattantes, élevées dans ces zones libérées que, en rentrant à la maison, elles se retrouvaient confrontées à une société patriarcale qu’elles avaient aidé à libérer. Cette société-là a vite repris les rênes. Avec son retour, les campagnes de sensibilisation ont baissé d’intensité et les excisions ont repris. Seule la diaspora érythréenne a sensiblement diminué la pratique, même s’il arrive encore que des exciseuses officient dans le pays d’accueil ou que les enfants soient envoyées au Yémen pour s’y faire infibuler. Au Tchad, un certain nombre de jeune filles de l’ethnie Sara se sont fait exciser à la fin des années 70, alors qu’il n’y avait guère de tradition parmi elles, mais cela leur apparaissait comme une forme de modernité.

C’est ensuite au Kenya que les missionnaires catholiques demandent l’abandon de la pratique, et que le futur président du pays, Jomo Kenyatta, s’affiche résolument pour sa poursuite, au point d’aller défendre son point de vue à Londres devant la Chambre des communes en 1930. Dans Au pied du Mont Kenya, son autobiographie, rédigée en 1937, il écrira : « Il est interdit à tout Kikuyu, homme ou femme, d’avoir des relations sexuelles avec une personne n’ayant pas subi cette opération*. »Il devait en rester à cette position, puisqu’il déclarait de nouveau en 1963, alors qu’il dirigeait le pays* : « La clitoridectomie est sottement combattue par des pro-africains trop sentimentaux. Pas un kikuyu digne de ce nom ne souhaite épouser une fille non excisée, cat car cette opération est la condition sine qua non pour recevoir un enseignement moral et religieux complet. »
Un an plus tard, en 1931, les délégués européens présents à une réunion organisée par la Société pour la sauvegarde de l’enfance demandent l’abolition des mutilations. Les termes de « pratique barbare » et de « rites païens » sont utilisés.

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Extrait de « Victoire sur l’excision » Hubert Prolongeau
 © Tous droits réservés. Editions Albin Michel,2006
Photo: ©Tous droits réservés.

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