VOYAGE AUTOUR DE MON SEXE

L AUTEUREXTRAIT 1.

« Ne te moque pas de la masturbation,
c’est faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime. »
WOODY ALLEN, Annie Hall

Préliminaires

C’est en Arabie Saoudite que j’ai redécouvert, il y a quelques années, le charme discret de la masturbation. J’avais vingt six ans et à cette époque de ma vie, ma principale ambition dans l’existence était de coucher avec des filles. Beaucoup de filles. Toutes sortes de filles. Le seul problème est que les filles en question partageaient rarement la même ambition que moi et je me retrouvais le plus souvent – à la fermeture des boîtes alors que je titubais seul sur la piste en me demandant où tout le monde était passé ou bondissant sur mon portable pour découvrir que le texto que je venais de recevoir n’était pas signé Laure ou Victoria comme je l’espérais mais Jean-Jacques, votre opticien Lissac – avec la triste impression de faire partie d’un fan-club dont j’aurais été le seul et unique membre. Il arrivait parfois que mes efforts fussent couronnés de succès mais plus qu’à mes talents de séducteur, je le devais à cette étrange loi mathématique selon laquelle plus on se prend de vestes, plus nos chances de choper augmentent. Pour ma part, ce n’est même pas des vestes que je me prenais, mais des dressings entiers…
C’est donc avec enthousiasme que j’accueillis la proposition qu’on me fit de partir en Arabie Saoudite afin d’écrire un rapport sur l’industrie du pétrole ; sans doute trouverais-je là-bas un terrain plus favorable afin de poursuivre ma jeune et balbutiante carrière de Don Juan. J’étais si confiant en l’avenir d’ailleurs que la première fois que je fis, en arrivant à l’aéroport de Roissy, fut de me précipiter à la pharmacie afin d’acheter une boîte de 24 préservatifs Durex Feeling Sensual extra-lubrifiés. Comme on le voit, je ne manquais pas de foi dans l’existence. Mais d’expérience, certainement. Car non seulement mon fan-club en Arabie n’allait enregistrer aucune nouvelle inscription notable durant les six mois que j’allais y passer, mais je faillis bien, accablé de chaleur, d’ennui et de désagréments gastriques, par m’en exclure moi-même.
A vrai dire, le vol de la Saudi Arabia aurait déjà dû être une première indication : toutes les femmes allèrent se couvrir aux toilettes peu avant l’atterrissage. Le compound où l’on me conduisit à mon arrivée, une deuxième : un complexe ultra sécurisé aux confins de la ville de Riyad dont l’accès était gardé par une série de plots en béton et de ralentisseurs auxquels succédaient deux postes de contrôle, un tank, plusieurs tireurs embusqués derrière des sacs en toile de jute et un haut mur festonné de barbelés. Enfin, la Néerlandaise qui se présenta comme ma collègue, une dernière : une espèce de grande autruche acariâtre aussi sexy et détendue qu’un élastique dentaire. Mais je ne voulus rien voir de tout cela et je déballai mes préservatifs avec le même enthousiasme stupide, la même naïveté enjouée qu’un type qui se jetterait à la mer avec sa planche de surf avant de découvrir que celle-ci est aussi plate qu’un lac gelé au fin fond de la toundra… La seule différence est que j’allais passer six mois dans cet océan, assis sur ma planche, à guetter l’horizon en espérant une hypothétique vague qui bien évidemment ne viendrait jamais.
Six mois donc dans un pays qui avait vu naître Mahomet mais également Mohammed ibn Abdelwahhab, Oussama Ben Laden et quinze des dix-neuf terroristes du 11 Septembre. Six mois dans un pays couvert à 98% par les sables et où les seuls divertissements autorisés, en l’absence de tout théâtre, de tout cinéma ou de tout bar servant des boissons alcoolisées, se résument aux courses de chameaux et à la fréquentation des shopping-malls aseptisés. Six mois dans un pays de deux millions de mètres carrés où les femmes n’ont pas le droit de tenir le volant et où le summum de la rébellion consiste, pour les plus riches, à squatter à la terrasse d’un Starbuck’s tout en envoyant des messages via Bluetooth aux jeunes inconnues qui passent devant eux dans des berlines aux vitres teintées, conduites par des chauffeurs pakistanais. Six mois dans un pays où la bouteille de Stolichnaya vaut 350 dollars au marché noir et où les travailleurs immigrés pour se soûler boivent du parfum à même le flacon le mercredi soir, quitte à terminer aux urgences avec le foie bousillé. Six mois dans un pays où ni les Juifs ni les personnes ayant visité Israël n’ont le droit de pénétrer et où les rares expatriés vivent cloîtrés dans des compounds surprotégés aux allées désertes et aux bungalows identiques, donnant l’impression d’être emprisonnés dans une toile de Chirico. Six mois dans un pays qui en plus d’être un désert sexuel est sans doute la plus grande cure de désintoxication jamais inventée sur la planète…
J’avais vaguement l’espoir au début de mon séjour de rencontrer une jeune Occidentale dont la solitude et l’ennui auraient décuplé la fringale sexuelle en même temps qu’elles auraient réduit les exigences physiques, mais je dus bientôt renoncer à ce projet. Le royaume ne délivrant aucun visa de tourisme, les seules étrangères autorisées à pénétrer sur le territoire étaient des femmes d’expatriés ou des businesswomen travaillant dans le pétrole, le consulting ou le droit des sociétés. Et encore, le ministère des Affaires étrangères exigeait que celles-ci fussent accompagnées par un homme, les Saoudiens ayant une cruelle tendance à voir dans toutes les femmes célibataires d’origine caucasienne une traînée ou une putain aux mœurs dissolues qui ne manquerait pas de corrompre la pieuse jeunesse musulmane. Si par miracle, l’une de ces jeunes ménades atterrissait dans notre compound, elle se retrouvait immédiatement assaillie par une horde de prétendants et finissait au bout de deux ou trois jours par se maquer avec le beau gosse de service, généralement un australien ou un Américain de la côte Ouest qui adorait faire rugir son 4X4 dans les dunes le week-end, ou cuire sur son barbecue des steaks larges comme des pneus tout en exhibant son torse musclé et luisant de sueur où était toujours tatouée une pensée puissamment philosophique du type We fight because we believe, ou quelque chose du même goût. A cet instant-là, j’éprouvais la douloureuse impression de me retrouver télétransporté dans les boums de mon enfance au moment où j’entendais les premières notes d’un slow retentir, et que je voyais les couples se former peu à peu, hésitant encore à lâcher mon gobelet d’Oasis et à lever mon cul du canapé pour proposer à Natalia ou à Chloé de la 4eB, sur lesquelles je m’étais déjà branlé une bonne cinquantaine de fois, de danser avec moi, et découvrant au même instant que non seulement Natalia et Chloé étaient déjà prises, mais que tout le monde dansait sauf moi, et qu’il me faudrait désormais endurer les 5 min 01 de I want to know what love is de Foreigner en essayant de me donner une contenance quelconque alors qu’au fond de moi j’avais tout simplement l’impression d’avoir été rayé de la surface de la planète. Au fond, l’Arabie Saoudite n’aura été pour moi qu’un long slow qui devait durer près de six mois et au cours duquel les seules Chloé ou Natalia que je réussis à serrer entre mes bras furent les créatures nées de mes manipulations solitaires.
A la suite de ces désillusions, j’envisageai pendant une brève période de tenter ma chance auprès des Saoudiennes. Las ! la tache s’avéra encore plus compliquée que je ne l’imaginais. Celles-ci, constamment couvertes de l’abaya et du hijab noirs qui ne laissaient à la curiosité du passant que le mince bandeau de leurs yeux noircis de khôl, étaient étroitement surveillées soit par les hommes qui les accompagnaient, soit par la police religieuse, les fameux muttawas aux longues barbes sombres et aux tuniques blanches immaculés qui écumaient la ville dans leurs GMC surmontés de mégaphones. Ah, jeunes filles ! Saviez-vous seulement que le garçon qui vous regardait avec mélancolie alors que vous glissiez tels d’obscurs fantômes sur les dalles de marbre des malls avant de disparaître vers les étages supérieurs interdits aux hommes, se consumait de désir pour vous ? Aurais-je dû vous sourire, vous faire signe, vous aborder à la dragonne quitte à terminer dans une sombre geôle à souffrir des grêles de coups de bâton chaque matin pour expier ma coupable concupiscence ?
Un petit Belge lunetteux, particulièrement porté sur le cul, m’avait conté que certaines d’entre elles se laissaient approcher dans les magasins de CD de ces mêmes malls. Tout le jeu consistait à accrocher le regard d’une fille entre les rayonnages et de lui sourire avec insistance. Si le jeune audacieux lui plaisait, la demoiselle laissait discrètement tomber à ses pieds un bout de papier replié avec son numéro de téléphone inscrit dessus. Muni de ce précieux sésame, l’heureux élu avait alors le droit d’appeler la jeune Shéhérazade et de lui déclarer sa flamme. S’ensuivait une longue drague téléphonique qui pouvait durer plusieurs semaines voire plusieurs mois. La première victoire pour le garçon consistait à obtenir, une photo de la fille, le visage découvert. La seconde, un rendez-vous. Mais tenter de se revoir pouvait s’avérer extrêmement périlleux. Une femme surprise en la compagnie d’un homme qui n’était ni son mari ni son frère risquait de graves ennuis. Seuls lieux de rencontres possibles : le mall encore une fois, dans la « section familiale » des fast-foods, ou, en de très rares occasions, le désert. Cet ami belge, dont je me demandais si l’obsession sexuelle ne le portait pas à forcer le trait quelque peu, m’expliqua alors que certaines Saoudiennes particulièrement émancipées acceptaient parfois, dans le feu de l’action, de se laisser sodomiser, mais qu’aucune d’elles n’auraient accepté de perdre sa virginité. Le rite du drap nuptial, qui consiste à présenter les draps maculés de sang à la famille du marié le lendemain de la nuit de noces, avait encore cours en Arabie et aucune fille ne pouvait espérer trouver un mari si elle avait été préalablement déflorée.
Que mon compagnon d’infortune belge ait exagéré ou pas, son récit cita le glas de mes derniers espoirs. Si seulement j’avais eu quelque goût pour la gent masculine…Hélas ! Même dans ce cas de figure, je ne pense pas que les choses eussent été plus faciles. Certes, les hommes circulaient librement et les occasions ne manquaient pas. J’avais été moi-même accosté assez brutalement par un Saoudien à une station de bus dans les montagnes de Najran près de la frontière yéménite, mais de telles pulsions s’avéraient tout aussi risquées à assouvir. Le bruit courait que les muttawas traînaient les garçons soupçonnés de relations homosexuelles en haut des gratte-ciel avant de les pousser dans le vide pour laisser croire à un suicide. Les wahhabites, qui régnaient d’une main de fer sur le royaume depuis sa création, il y a près d’un siècle, se montraient tout aussi sévères envers les amours masculines qu’envers les relations adultérines.
Ne me restaient dès lors que trois solutions :
1. Les prostituées – des Chinoises ou des Ouzbèkes à 300 euros la nuit avec french kiss et fellation sans capote compris, que certains excités allaient chercher le week-end dans les boîtes des grands hôtels de Dubaï ou de Bahrein City.
2. Les chèvres – animaux particulièrement appréciés des jeunes Saoudiens désargentés qui n’avaient pas assez de moyens pour espérer se marier rapidement et restaient souvent vierges jusqu’à la trentaine.
3. L’amour solitaire.
C’est évidemment à la troisième solution que je décidai de me ranger et je passai les cinq ou six mois suivants à me branler assidûment. Je ne m’étais sans doute pas branlé autant depuis l’adolescence mais, loin de considérer cette activité comme un simple pis-aller, j’y pris à chaque fois un plaisir plus grand. Moi qui avais toujours considéré la masturbation comme une solution de substitution qui ne devait jamais égaler les violentes extases du coït, je découvris que cette sexualité non seulement pouvait me suffire, mais me procurait des jouissances jusque-là insoupçonnées. En effet, isolé dans mon triste bungalow au beau milieu de ce compound encerclé de barbelés, je me surpris tour à tour à baiser cette ravissante italienne qui ressemblait à un tableau de la Renaissance, un ancien flirt de vacances pour laquelle les années envolées m’avaient gonflé de désir, cette blonde gaie et juteuse comme un pamplemousse de Floride, la femme d’un producteur de cinéma qui m’avait refusé un script, ainsi que Penelope Cruz et Scarlett Johansson à plusieurs reprises. Puis ce fut Penelope Cruz et Scarlett Johansson ensemble, puis Pénélope Cruz, Scarlett Johansson et mon ancien flirt de vacances lors d’une orgie légendaire. Puis le sourire en coin de Scarlett Johansson associé à la chute de hanches de Penelope Cruz et aux seins de mon ancien flirt. Puis ce fut ce merveilleux être hybride auquel vint s’ajouter la légèreté de la blonde et la voix de l’Italienne dans l’appartement de la femme du producteur qui m’avait refusé le fameux script. Arrivé à ce stade, éjaculation est un mot sans doute trop faible pour décrire le geyser ou plutôt l’éruption spermatique dont j’étais victime et dont la magnitude excédait toute mesure imaginable.
En revanche, jamais mon plaisir ne s’étiola. Je pouvais enchaîner les combinaisons à l’infini tout en aiguillonnant mon excitation grâce au jeu pervers de mon imagination sans que mon désir ne vînt à se lasser. Au contraire. A la jouissance physique s’ajoutait une jouissance mentale qui me permettait durant quelques instants d’échapper aux minuscules toilettes où je m’étais réfugié, à ce compound désert et brûlant, à cette ville poussiéreuse et hostile où retentissait sans cesse la voix désincarnée du muezzin comme s’il s’agissait la voix de Dieu lui-même qui me sermonnait…Le sexe en solitaire, pendant ce court laps de temps, annulait la réalité pour me projeter dans un monde sui s’accordait à mes désirs, un monde où paradoxalement je me sentais davantage vivant que dans celui où je me trouvais physiquement.
Le retour à la réalité cependant n’était pas toujours glorieux. J’éprouvais malgré moi une sorte de gêne. De honte. De lassitude parfois. Comme si j’avais accompli quelque chose d’un peu minable. Etrange sentiment. Pourquoi devais-je me sentir coupable d’éprouver du plaisir ? Cette question, aussi banale soit-elle, me troubla profondément. Et c’est tandis que j’écoutais seul dans mon lit à la nuit tombée le désert mugir derrière les barbelés tel un loup dans un conte de fées que je me mis à réfléchir à ce paradoxe. D’un côté une société qui nous enjoint en permanence de jouir, de profiter, de rechercher le maximum de satisfaction personnelle, et de l’autre ce vieux malaise sui perdure, cet embarras que l’on éprouve parfois après s’être livré au sexe en solitaire. Comme si c’était un plaisir qui nuisait aux autres, ou même un plaisir qui devait mettre en péril notre santé. Mais non. Au contraire. Il s’agit peut-être de la sexualité la plus libre et la plus démocratique qui soit. A l’heure où j’écris ces lignes, des millions et des millions de gens sont en train de se masturber à travers le monde. Des millions et des millions de gens connaissent cet orgasme invisible. Mais personne ne vous le dira. Personne ne s’en vantera. Cette forme de sexe avec soi-même reste peut-être le dernier tabou qui soit. Pourquoi ne peut-on pas imaginer l’amour plutôt que de le faire ? C’est pour répondre à cette question que j’ai entrepris ce voyage autour de mon sexe…
©Editions Grasset & Fasquelle, 2015. Tous droits réservés. Crédit photo:J.-F. PAGA/GRASSET. Tous droits réservés.

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